DIMANCHE 29 :
d’abord le coq qui veut faire son métier, et bien. Ensuite le temps d’analyser
la situation et l’on perçoit d’une oreille encore endormie les premières
motocyclettes qui pétaradent sur le chemin à 100 mètres, et de l’autre côté,
une puis deux et quelques autres «longues queues» qui dans un bruit similaire,
plus métallique peut être, remontent ou descendent le bras du fleuve qui à 20
mètres de notre lit, coule inlassablement. Il est 7 heures, cela fait bien une
petite heure que le jour avait envahi petit à petit notre «case», nous n’avions
pas de volets…. A quoi bon, ici l’on vit avec le jour.
A l’heure
de la sieste où les gens se réfugient dans leurs hamacs sous les arbres, sous
les maisons, dans leurs échoppes pour échapper à la chaleur, ont- t’ils des
volets ?
Dans mon
guide ce matin j’ai relevé en fait que j’ai été fort modeste en parlant des «mille
îles». Il aurait fallu dire «quatre mille îles», c’est fou où la poésie peut
vous conduire. Il est vrai qu’en saison basse une foultitude de touffes sur des
tertres insignifiants émergent ça et là,
souvent les bosquets sortent directement de l’eau, mais peut-on parler d’îles
pour autant, d’autant justement, qu’en saison des pluies tout se retrouve sous
l’eau. Le Mékong qui déjà enregistre un record de largeur sur la totalité de
son cours à l’endroit de ces îles, étend ses bras sur 14 kilomètres en saison
des pluies !
Bien
entendu nous étions fin prêt à 11 heures, bagages bouclés, sur le petit quai
qui nous borde et la «longue queue» a pris la direction de la rive gauche du
Mékong. Ainsi nous nous sommes faufilés dans le chenal qui sépare Don Khon de
Don Diet pour remonter le cours et une demi-heure après nous débarquions pour
prendre notre bus pour Paksé à l’endroit même où celui de l’aller nous avait
déposés, au milieu des étals et d’une foule active depuis longtemps.
Décidemment
les Coréens ont fait un malheur dans ces pays avec leurs bus. Cette fois-ci
c’était un Kia, plutôt bringuebalant et le temps de faire le point avec les
passagers qui venaient de partout, nous avons fini par partir et remonter la
Nationale 13, la fameuse route coloniale qui reliait Luang Prabang au Nord du
pays à Saïgon, la capitale de feu l’Indochine française… deux heures trois
quart pour faire 150 kilomètres moyennant deux stops «passager» et…Une panne de
carburant !
Le bidon
de secours n’était pas très loin, la caisse à outils non plus pour amorcer une
pompe qui se montrait récalcitrante, histoire d’atteindre la station suivante, et
enfin nous avons atteint Paksé.
La route
fût plutôt monotone, une verdure marquée par la sécheresse, un habitat diffus. A
noter que la chèvre a fait son apparition et aussi étonnant la propreté aussi,
comme si le paysage avait été balayé depuis moins de 6 mois : bas côtés de
la chaussée, trottoirs des villages, dessous des maisons. Cela dit, ce n’est
pas la Suisse non plus.
A
l’arrivée à la gare routière, à l’entrée de la ville, nous avons «sauté» sur la
première moto-taxi qui s’est présentée, une moto des années 50 affublée d’un
side-car : un plateau de bois sur lequel l’on peut poser ses bagages en
avant et en arrière, un siège étroit fait pour trois fesses, et une capote. Et
nous voila parti à la recherche du Champa Hôtel, là même où nous avons réservé
notre chambre, ne sachant qui prier pour que la moto ne parte pas d’un côté et
nous deux avec le side-car de l’autre, nos sacs se faire la malle d’un troisième,
ou la valise au choix. Notre pilote avait tout du «pas bien malin» mais
l’autorité de son démarrage nous a mis en confiance, et nous avons rejoint le
centre ville. Nous en avons fait le tour deux fois, demander le chemin en cours
de route et moralité au bout de 20 minutes nous nous sommes retrouvés à la
sortie de la ville à 50 mètres de la gare routière… 2 dollars pour un tour «touristique»
de la cité ce n’est pas cher du tout !
Il existe
aussi des tuk tuk version transport en commun, un autre «insecte» à trois
roues, tenant de la moto, de la voiturette utilitaire et de l’auto tamponneuse,
on les voit passer parfois débordants de partout.
Une fois
installés dans une chambre médiocre, les surprises parfois décevantes des sites
de réservation, nous sommes retournés à la gare routière, juste en face donc,
pour acheter nos tickets de bus pour Vientiane. Nous avions le choix entre un
bus «local» de jour avec 14 heures de route, ou un bus «vip» avec
couchettes, pour 10 heures de route seulement et de nuit, et c’est cette
deuxième option non prévue que nous avons retenue, 14 heures de bus c’est la théorie,
la réalité n’est connue qu’à l’arrivée !.. Nous quitterons donc Paksé
mardi à 20 heures, ce qui nous fait deux jours devant nous.
Paksé un
dimanche c’est la «désertitude», sous le ciel bas qu’il a fait toute la
journée, la ville avec ses grandes avenues vides ne nous a pas apparu engageante,
et le Laotien pas vraiment souriant, nous avons éprouvé une petite nostalgie du
Cambodge. Le slogan «travailler plus pour gagner plus» ayant quelques adeptes ici, au milieu des rares rideaux métalliques
levés, une petite agence de voyage où nous avons acheté deux «trips». Un pour la
journée de demain et l’autre pour après-demain, avec un retour en début
d’après-midi pour prendre calmement notre
temps avant l’heure du bus.
Restait à nous
baguenauder un peu d’une rue à l’autre et de voir en passant un coin de
marché ; un important supermarché «Tang Frères» ce qui n’est guère
étonnant car ce sont des Chinois Laotiens d’ici ; un beau temple, le Vat
Luang sur la rive de la rivière Se Don, non loin du pont français, un pont métallique
comme nous en avons installés des centaines sous ces latitudes, et en Afrique.
Nous avons ensuite rejoint le Mékong et ses gargotes qui s’étaient installées
pour le coucher de soleil même si ce soir notre cher astre avait décidé de
faire relâche : un restaurant installé sur un quai flottant où nous avons
diné à 18 heures. Nous n’avions que des bananes sous la main à midi et elles
étaient bien loin.
Retour à
l’hôtel où nous avons demandé une autre chambre pour avoir surtout un meilleur lit
car la planche n’est pas notre fort, et nous en avons récupéré un avec cerise
sur le gâteau, une chambre agréable. Ce soir nous plongerons sûrement dans le
sommeil en regardant la 5, pour une fois que nous l’avons !
LUNDI
30 : une journée complète consacrée à la découverte du plateau «des
Boloven». Face au confort d’être récupéré directement à l’hôtel, devant la
crainte d’être « ramassés » en dernier et de boucher les trous, nous
nous sommes fait violence et avons préféré rejoindre l’agence pour sauter sur
les deux places juste à l’arrière du chauffeur avant que le Van ne fasse son
tour. Objectif atteint et dès 8 heures nous prenions la route.
Ce plateau
dont la visite serait incontournable, se situe en altitude à l’Est de Paksé,
dans un demi-cirque du massif montagneux qui sépare le Laos et le Vietnam.
Repère des « rouges » pendant la guerre des américains, ces derniers
n’ont eu de cesse de lui réserver un tapis de bombes en continu.
Naturellement
c’est une région fertile, d’un climat réputé agréable, et riches de cascades
spectaculaires. C’est aussi une région peuplée de plusieurs minorités ethniques
qui font l’objet d’être regroupés en villages : Les Katu, les alak, les
Tahoy notamment. Ils sont éleveurs et cultivateurs comme tout le monde à la
campagne et principalement de café, le caféier se cultive partout sur le
plateau et ce fût d’ailleurs notre première halte que de visiter une première
exploitation et d’y consommer... Un thé.
La culture
du thé s’y fait aussi sur ce plateau mais n’a pas la réputation du café,
introduit par les français en 1900 et dont l’aura des arabicas serait mondiale.
De café, nous en avons dégusté un à
peine 100 mètres plus loin : rond et puissant, une typicité particulière,
maintenant c’est le grain qui fait l’objet de la réputation en question, pas
forcément la façon dont on le fait ici le café lao, car l’autre aspect est la manière
dont on le brûle.
Entre
trois découvertes de cascades, très belles il est vrai dans leur écrin de
jungle, le clou de la journée pour nous fût une longue rencontre avec un
village habité à 90% par des Katu. Un village de maisons sur pilotis plantés
dans une terre battue d’un beau rouge, habitat globalement similaire à ce que
j’ai déjà décrit sauf que ces maisons sont habitées par plusieurs familles à la
fois et la plus peuplée d’entre elles fait dormir 72 personnes. Je dis fait
dormir car dans la journée tout le monde est dehors, sous la maison pour
échapper au soleil, les femmes essentiellement, ou dans les champs de café. Les
hommes, peu visibles sont à faire des travaux d’homme, nous en avons vu un
entrain de forger, et les enfants en ribambelles, aussi crasseux et terreux que
le village est d’une propreté exemplaire. Ils vont à l’école à partir de 10
ans, où, je ne sais pas ; mais il y a une association belge qui a pour
projet d’en bâtir une dans ce village.
Il y a beaucoup
d’enfants dans cette petite communauté car c’est l’homme qui fixe la norme,
chacun d’entre eux peut en avoir jusqu’à 12, avec une ou plusieurs femmes, pas
plus de 4, à condition que chacune d’entre elle dispose de sa chambre avec sa
marmaille… faut pas déconner non plus !
Pour
épicer cette petite assemblée, partout des chiens gros comme des chats, de la
basse cour qui gambade librement et une multitude de cochons noirs qui font de
même. A côté de la maison, le grenier à riz sur pilotis, les enclos pour
rentrer le bétail et les paraboles qui trônent au milieu de tout ça comme des
totems… Je voudrais un instant me mettre dans la tête d’un Katu quand il
regarde un soap américain !
Nos amis
sont animistes et chamanistes, et pour certaines cérémonies l’on y sacrifie rituellement
le buffle avec danses à l’appui et prévoyant, le Katu se fait fabriquer son
cercueil taillé dans un tronc d’arbre (de plus en plus remplacé par le ciment),
en prévision du trépas.
Comme
distraction en dehors de la télé et du papotage «entre femelles du canton», il
y a le tabac car au village tout le monde fume, non pas de 7 à 77 ans mais dès
4 ans : une pipe à eau en bambou, presque aussi grand que le moufflet quand
il fume. J’ai essayé et de longues minutes après je sentais encore la fumée
dans les poumons.
C’est
après que l’on regrette de ne pas avoir posé plus de questions, même à la suite
de la visite d’un second village en dernier stop, après avoir déjeuné sur une
terrasse donnant sur encore de belles cascades, après avoir vu une joyeuse
bande de garçonnets plonger dans le
courant entre les rapides de la rivière, après avoir une énième fois regardé de
près trois éléphants domestiqués et parqués pour constater qu’effectivement
leurs oreilles étaient beaucoup plus petites que celles de leurs cousins sauvages
d’Afrique, tout comme eux le sont en taille d’ailleurs ; un village donc où
les femmes vendaient leur production de tissage. J’ai essayé d’expliquer à un
jeune anglais de notre compagnie que c’était grâce à Charlemagne qu’elles
fabriquaient des étoles, mais même sa copine française n’est pas arrivée à le
faire sourire avec ça, et pourtant si je ne m’abuse… « C’est bien
Charlemagne qui a inventé l’étole ».
Les 200
kilomètres à faire une belle boucle dans les «Boloven» ne nous ont pas vraiment
fatigués mais nous étions contents de retrouver notre «antre». Un bon
restaurant nous a permis de faire un diner « barbecue chinois »,
journée réussie, nous pouvons passer à demain.
MARDI
31 : aujourd’hui c’est l’autre visite «incontournable» du Sud du Laos,
celle du Vat Phu Champasak, temple hindouiste de l’époque pré-ankhorienne , et
c’est le dernier nous le jurons. Ce site est à 10 kilomètres de Champasak,
village éponyme situé sur l’autre rive du Mékong, qui elle-même est à 46
kilomètres par la route et le bac, au Sud de Paksé.
Notre
billet acheté dimanche comprend tout ou presque, tuk tuk de l’hôtel à la rive
du fleuve, il n’y a pas de quai nous verrons qu’il faut passer sur une
passerelle branlante, de la rive en terre au bateau, une sorte de «longue
queue» version XXL puisque la barcasse est doté de 24 sièges plus un espace
pour les bagages car en fait il s’agit d’une navette qui fait le retour en
début d’après-midi, tuk tuk à réception pour rejoindre le site. Retour à
l’identique sauf que l’on nous abandonne sur la berge à l’endroit de
l’embarquement… Parfais, il n’y a qu’à se laisser mener.
Plus de 90
minutes pour descendre le fleuve, en partant à 8 heures la chaleur n’est pas au
rendez-vous, elle le sera grandement plus tard, un record probablement selon
Anne. Une navigation sur les eaux calmes du Mékong, faite en louvoyant, et guidée
par des plots en béton qui jalonnent le chenal. Parfois lorsqu’ils sont trop distants
les uns des autres, des bambous flottants
comme des pointillés espacés tracent la route à prendre pour éviter les
égarements sur les hauts fonds, parfois perceptibles à l’eau qui bruisse du
fait de leur proximité. Certains passages nécessitent d’avancer à allure
réduite comme si notre «pilote» redoutait réellement l’échouement et d’une rive
à l’autre nous sautons pour trouver la profondeur. La fluidité du fleuve est
parfois entravée par des bancs de sable, herbeux ou pas, des rochers qui
soudain ont transformé un cours linéaire en chicanes, jusqu’au dernier moment
l’on se demande si l’on va buter, mais l’on passe et l’on arrive au bas d’un
escalier de fortune qui monte jusqu’à la civilisation, au niveau de Champasak,
le village.
En période
sèche le cours du Mékong est sévèrement perturbé, la faute aux Chinois qui en
sont à construire en amont leur troisième barrage, celui qui est en cours aura
fait le plein en 2014. Sur les rives, des maisons çà et là avec parfois des
gamins qui font des «coucous» de deux mains, des jardins et cultures en pentes
qui ourlent de vert tendre les deux rives. Sur l’eau, quelques barges :
exploitation du sable et du gravier ; une foultitude de pêcheurs en
bateaux, au filet jeté ou dérivant. Naviguer sur le Mékong c’est du cinémascope
à 360°.
Nous avons
gagné Le Vat Phu Champasak en finissant sur une chemin de latérite bien rouge,
en passant d’un pont en métal-bois à un autre, comme je les aime, l’on se
croirait dans les vieux films colorisés sur la France Coloniale que je
regardais dans les années 50. Le site est construit à 1400 mètres sur les
contreforts d’une petite chaîne de montagnes qui séparent le Laos de la
Thaïlande, au pied d’un pic, dont le nom en bon français n’est autre que «mont pénis».
Pas de quoi en faire une montagne… Si justement, et ce temple de l’époque du
Vème siècle, était voué à la célébration du joyeux «instrument» de monsieur
Shiva tout simplement. Le Phu Khuai, c’est son nom, aurait pu être un volcan
pour rajouter à l’image, que l’on se rassure, il n’en est rien !
Le site
est passablement ruiné mais il s’inscrit dans un décor superbe, l’atmosphère
est à la sérénité pour souligner la dimension spirituelle qui manquait à Angkor
Vat englué par les touristes, et à la symétrie de la construction répond celle
de la nature avec ses frangipaniers qui épousent la pierre, les teks s’offrant
comme écrin de verdure. Deux grands bassins avec entre eux, une chaussée bordée
de lingams pour rappeler la destination religieuse du temple, voie qui mène à
deux bâtiments qui se font face et aux mains des archéologues, ce sont des
Italiens et des Indiens qui sont à l’œuvre, des Français financent aussi. Puis une
série d’escaliers pour accéder au temple le plus élevé, ruines encore
relativement debout, quelques sculptures et Bouddha en squatteur des lieux, le
bouddhisme n’est- il pas né de l’hindouisme, dressé au centre du bâtiment.
D’ailleurs
çà et là, dans une caverne de la montagne pour l’un, sur des stèles pour
d’autres, des autels voués à Bouddha font l’objet de dévotion. Au milieu des
rochers, un éléphant, un crocodile et un serpent sculptés dans la roche… Autant
de rendez-vous symboliques dont la signification m’échappe pour l’heure.
En
contrebas, le site qui étale ses vieilles pierres, la plaine ensuite, le Mékong
comme un trait de lumière blanche raye le paysage d’un côté à l’autre. A n’en
point douter le tableau est venu donner son «plus» dans la classification du
Vat Phu par l’Unesco.
Avant de
reprendre la route nous visiterons le petit musée, belle collection de pièces
récupérées sur le site avec des explications en français pour une fois, mais
photos interdites, et avant le départ du bateau à 14 heures, un casse-croûte
sur le pouce avec du bon pain à la française, une canette de coca et une boite
de vache qui rit, made in Vietnam… Comme quoi, si l’on cherche bien, il y a
tout de même des bienfaits de la colonisation.
En parlant
de cela nous avons passé de bon moments de discussions avec un couple de notre
âge, lui Vietnamien de Hanoï et elle Laotienne du Nord et revoyant son pays
pour la première fois. Ils habitent la région Lyonnaise mais comme le monde est
petit, lui, a participé à la construction du temple bouddhique d’Orsay que nous
fréquentons de temps en temps avec des Vietnamiens rencontrés dans le delta du
Mékong, et a longtemps fréquenté celui de Villebon sur Yvette.
De retour
dans le quartier de notre hôtel, d’un coup de tuk tuk version tricycle sur
lequel il faut se cramponner, nous nous sommes avalés une soupe, la vache qui
rit ayant fini son effet, et nous voilà dans le hall du Champa Hôtel à faire
salon, en attente du départ de notre bus de nuit, à 20 heures, en traînant nos
sacs il est à trois minutes à pied, la gare routière est juste en face !
Toujours pas d'ascenseur pour le Vat Phu....
RépondreSupprimerJe me souviens de la pause "séchage de chemisette" à la dernière terrasse !
Et ici, on gèle.....
C'est dingue cette habitude de trouver des gens en lien avec Orsay au bout du monde ...
RépondreSupprimerje confirme : il semble bien que ce soit Charlemagne qui ait inventé l'étole. Que veux-tu, mon pauvre Christian, tu as du tomber sur un anglais un peu ton.
RépondreSupprimerPascal
Magnifique cette photo du filet jeté au dessus des eaux !
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