dimanche 22 janvier 2012

ANGKOR



SAMEDI 21 : heureux en son temps le voyageur des années 30 qui découvrait les ailleurs dans leur authenticité, heureux André Malraux qui foula la région  bien avant que le «tourisme» ne soit devenu une industrie.
Oublions bien vite que si ce n’était pas ainsi nous ne serions probablement pas ici aussi facilement, oublions aussi la vilaine ségrégation par l’argent qui empêcherait «le modeste» de découvrir le monde comme pourrait le faire aisément «le nanti», oublions tout cela mais reconnaissons que le retour de la médaille est grande souffrance. Découvrir Angkor, dont on a rêvé depuis tout jeune en ce qui me concerne à travers les timbres d’un Cambodge qui parlait le français, plus tard par la lecture passionnante de «la voie Royale», bref que ce soit pour moi ou pour Anne, découvrir «la cité Khmère sortie de la jungle» englués dans la foule, c’est juste comme organiser un repas intime au fast-food du coin un samedi soir !
Il y a de quoi «être colère» car il y a des lieux «sacrés» qui réclameraient «silence et intimité» pour pénétrer l’esprit des lieux, et non pas babillage et gesticulation. Reste que si nous avons survécu à la première mi-temps du match ce matin, l’après-midi fût de moins bousculée à plus calme pour finir.
Le phénomène Angkor-Vat y est pour beaucoup très certainement, ce matin nous avions commencé par ce site et toute la gente touristique du matin présente à Siem Reap semblait s’y être donné rendez-vous et lorsque nous sommes re-passés en fin d’après-midi pour faire la photo à la belle lumière, le site semblait dégorger de toute la gente touristique présente à Siem Reap l’après-midi, à croire que la rotation se faisait suivant l’axe du déjeuner… Ce qui plaisanterie mise à part ne serait pas étonnant car le tourisme chinois est d’importance sur le site et l’on sait que leurs circuits sont encore plus expéditifs que les nôtres. Le temple d’Angkor Vat est probablement pour beaucoup le seul endroit d’Angkor qui soit à leur programme avant de passer à autre chose en prenant par exemple l’avion pour sauter à 500 kilomètres de là ! Je déforme à peine, viendra un jour où ils auront 5 semaines de congés par an ce qui  leur donnera le temps de le prendre.
Revenons à ce pourquoi nous sommes là. Ces sites sont passionnants à découvrir, comme l’avait été Borobudur et  Prembanan à Java, et le joli trésor Thaïlandais qu’est le petit temple khmer de Pimaï, réplique d’Angkor, pour ne citer que ces trois exemples voisins. Sauf que le site d’Angkor est vaste car multiple, hindouiste ou bouddhiste.
Ce matin par le menu :
ANGKOR VAT : Dans ses beaux restes, c’est le temple «montagne» dans toute son exemplarité, c’est donc le plus illustre, le plus spectaculaire des temples d’ Angkor et l’on comprend son succès touristique : un ensemble monumental construit dans un gigantesque rectangle de 1 kilomètre 500 sur 1 kilomètre 300, la tour centrale s’élevant à 55 mètres du sol, au milieu d’autre tours répondant d’une symétrie parfaite s’élevant à 31 mètres. Statuaire importante en grande partie disparue, bas reliefs remarquables en plusieurs tableaux qui s’enchaînent sur 800 mètres et tout le reste suivant cette démesure, murs d’enceinte, et douves immenses, esplanades multiples, etc.
Alliance exceptionnelle de la spiritualité hindouiste et de la symétrie, Angkor Vat  est une réplique miniature de l’univers. Le Roi Suryavarman II (XII ème siècle) en est le constructeur pour servir de temple avant qu’il ne devienne son mausolée.
Enfin, nous y avons retrouvé nos amis les singes, pas trop pour Anne qui reste rancunière de quelques agressions à son encontre.
BANTEAY KDEI : Imposant monastère bouddhique du X ème siècle, construit sous Rajendravarman, entouré de cinq murs concentriques sur une emprise au sol de 500 mètres par 700. Largement en ruines, la tour centrale n’avait en fait jamais été terminée. En face un grand bassin d’ablutions de 800 mètres sur 400, réservé au roi et à ses épouses… On ne peut s’empêcher de penser qu’il y avait assez de place pour qu’il puisse se marier avec toutes les belles filles de la communauté !
TA PROHM : Un temple, en réalité le monastère du Roi Jayavarman II, fin du XII ème mais  abandonné rapidement à la jungle… Le coup de cœur comme pour tout le monde. Séduction totale par cette nature désordonnée qui est venue envahir la construction ordonnée de l’homme, l’ordre et le désordre pour une alliance d’une autre vraie spiritualité. Cette jungle a été «mise au pas» depuis mais reste l’essentiel, d’énormes fromagers venant de leurs racines pénétrer et enserrer la construction pour l’étrangler à la manière d’un serpent constricteur avec le paradoxe de la consolider.
Comme pour le reste, des pans entiers de la construction en ruine.
A notre demande de restaurant, notre tuk tuk- man nous a proposé une gargote du coin pour nous sustenter, surtout retrouver un peu l’ombre et le calme. En fait, nous nous sommes retrouvés assis au milieu des souvenirs, des tee-shirts, sacs à mains, étoles et tout ce qui peut se vendre à un touriste, ces gens sont formidables, la cuisine est sous une tôle à l’arrière, et la boutiquière fait à manger. A côté de nous un couple de Japonais  nous a-t-il semblé.
Et requinqués, nous avons ainsi poursuivi notre programme cette après-midi :
TA KEO : Petit temple de la même époque, celle de Jayavarman V, au Xème siècle, mais très haut tout de même puisqu’à 50 mètres au dessus du sol. Allure austère du fait qu’il ne possède aucun ornement. D’un beau grès peut-être difficile à sculpter. Belle grimpette pour nous, Anne a calé pour la fin de la tour, il est vrai que le vertige était menaçant.
ANGKOR THOM : L’autre «grand morceau» de la journée, la cité fortifiée d’Angkor Thom autrement dit le «Grand Angkor», dernière Capitale de l’empire Khmer construite par le plus grand souverain des dynasties d’Angkor, Jayavarman VII. Entre ses remparts disposés en carrés, l’emprise de cette cité et ce qu’il en reste à travers quelques monuments, couvre plus de 10 kilomètres carrés et aurait été habitée par un million d’habitants… Nous avons «exploré» le site jusqu’à la dernière marche si l’on puis dire, notamment :
 Les remparts justement avec cinq grandes portes aux quatre points cardinaux, deux se trouvant à l’Est. Quelques témoins de la statuaire d’origine dont des éléphants, et, des bas reliefs à l’une de ces portes, dignes des grands temples du Bouddhisme, version «petit véhicule». Non loin, la terrasse des éléphants qui servait de tribune pour les cérémonies publiques qui se déroulaient sur l’esplanade qui lui faisait face. L’enceinte royale qui contient le Palais Céleste dont il ne reste que deux bassins et les vestiges d’un temple.
Le Baphuon, qui fût probablement l’un des plus beaux temples d’Angkor en étant, par la superposition de ses terrasses, la représentation pyramidale du mythique mont Meru, mais qui a perdu aujourd’hui son sommet. L’un des flancs, sur toute la longueur, représentait un gigantesque Bouddha couché dont on devine qu’une partie de la tête.
Le Bayon, l’autre coup de cœur, la structure de ce temple forme un ensemble de couloirs voûtés et d’escaliers escarpés et compte 54 tours ornées de 216 visages monumentaux d’ Avalokiteschvara, Avatar sorti de ne je sais où mais inspirateur spirituel du monarque, au sourire énigmatique qui ne serait autre que la reprise justement du visage du Souverain mégalo.
Ce temple fut découvert alors qu’il sommeillait enfoui dans la jungle mais aujourd’hui la place est nette et donne tout son lustre à cette construction exceptionnelle de beauté.
Ces temples comprennent tous plusieurs niveaux, de longs couloirs vous font passer par de multiples portes qui se franchissent en plusieurs marches, les escaliers pour gravir les tours ont toujours des pentes plus proches de la verticale que de l’horizontale avec des marches de fait très hautes pour peu de profondeur… Si les Khmers d’antan avaient d’aussi petites pattes que les Cambodgiens d’aujourd’hui, monter au Ciel devait se mériter.
Souvent des escaliers de bois avec pente un peu moins raide sont là pour rendre les ascensions moins périlleuses, surtout à la descente, néanmoins nous avons fini cette première journée sur les rotules, heureusement que nous n’étions pas bousculé par un guide animé par le rendement, heureusement car nous avons fureté partout.
Ce n’est pas après la douche, une fois rentrés à 17 heures, que nous étions en état de faire autre chose que de ne rien faire, d’autant que la ville nous venons de la traverser pour la seconde fois, le site d’Angkor est à plusieurs kilomètres au Nord de Siem Reap, et notre hôtel à la sortie Sud. 

DIMANCHE 22 : pour rentrer plus tôt, nous avions convenu de partir dès 7 heures. Direction la partie Est du site suivant l’option «grand circuit» que nous avions décidée de faire… Puisque nous ne reviendrons plus à Angkor, il nous reste tant de choses à découvrir pour ne pas les voir deux fois dans notre vie, sauf exception, il y a toujours des exceptions !
Nous sommes repassés devant ANGKOR VAT, ce matin la lumière était plus belle, le tourisme « de masse » n’était pas encore trop présent sur la longue jetée qui mène à l’ensemble du site. Puis nous avons longé la muraille d’enceinte d’ANGKOR THOM, que nue n’avions pas ainsi joliment vue et nous avons gagné plus au Nord les Temples de ce complément de circuit :
PREAH KHAN : Ce temple, entouré d’une belle enceinte et de douves comme dans la plupart des cas, fût construit par Jayavarman II (dont nous commençons à prononcer le nom sans trop buter) et figure parmi les plus grands ensembles d’Angkor. Ce fût suivant le déchiffrage d’une stèle, un centre de culte et d’enseignement et pour ce faire il est dédié à 515 divinités… Et dire qu’il y a une lecture « monothéiste » tout à fait sérieuse de l’Hindouisme !
Des milliers de serviteurs assuraient son fonctionnement, en organisant pas moins de 18 grandes fêtes religieuses par an.
C’est un temple bouddhique suivant un plan horizontal, ça change, avec un «stupa» à la croisée d’un ensemble  de couloirs qui finissent presque toujours en éboulement, transformant les lieux en vrai labyrinthe, c’est presque ludique de le traverser. De magnifiques linteaux sculptés et sur les murs extérieur des «aspara » (danseuses célestes) ciselées mais nombre ont perdues la tête pour alimenter les réseaux d’antiquités. Le sourire khmer même figé dans la pierre à ses adeptes, presque ludique de le traverser. Les fromagers ont ici aussi pris racine sur et dans l’œuvre de l’homme, les racines du Ciel peut-être !
 Pour accéder, de majestueuses allées bordées d’alignements de personnages avec des portes monumentales, donnent grand intérêt au site. La quasi-totalité des têtes sont absentes.
Quand on a eu le bonheur de vivre l’activité effervescente  des temples Indous comme ceux de  Maduraï  pour citer un exemple, l’on s’imagine sans trop de peine celle qui devait régner ici, d’autant que le visiteur est rare à cette heure matinale, il est permis de se projeter dans la fiction.
 La journée a débuté par une belle et intéressante visite.
NEAK PEAN : Un petit temple bouddhique cette fois-ci, au milieu des bois et de l’eau car construit par le même auteur sur une île au centre d’un grand bassin entouré de belles gargouilles monumentales en forme de têtes d’éléphant, de cheval, de lions et d’homme dont on ne verra du bord que des formes vagues laissées par l’agressivité du temps.
Peu de monde encore mais beaucoup d’enfants qui vous proposent déjà leurs petites marchandises, des femmes pour les boissons et tee-shirts en tout genre. Un quatuor d’éclopés pour une musique lancinante avec ce qui leur restent comme membre, comme rencontré hier à plusieurs reprises.
TA SOM : Pas grand-chose à dire sur cet autre  temple bouddhiste, toujours  du même Souverain, beaucoup plus petit que le premier rencontré ce matin, la pierre, le végétal et des enfants.
EAST MEBON : De loin cela ressemble à un temple normal mais de près l’on découvre un espace gigantesque de ce qui était en fait un réservoir public, avec au milieu néanmoins le temple hindouiste comme une île de pierres à plusieurs terrasses. A chaque angle des deux premières, un éléphant pas toujours complet, trompes et défenses ont eu du mal à résister au temps depuis son constructeur, Yasovarman II, toujours lui.
PRE RUP : Construit par Rajendravarman II au Xème siècle, c’est un temple montagne de forme pyramidale qui comprend cinq tours en forme de lotus aux derniers des niveaux. Son nom qui signifie « tourner le corps » laisserait à penser que sa fonction était les cérémonies de crémations.
En dehors du fait que les parties construites en briques (un matériau que nous avons rencontré plusieurs fois ce matin), soient en mauvaise état d’aspect, l’on constate que l’appareillage en pierre à souffert de ses défauts de construction. En effet, ces temples doivent en très grande partie leur mauvais état dans le fait que les blocs, principalement de grès, soient posés les uns sur les autres, souvent  sans même une disposition en quinconce et surtout sans aucun clivage les unes entre elles. Par bonheur la région ne doit pas être des plus sismiques mais les assises n’ont pas du faire l’objet de l’attention nécessaire pour supporter de tels poids. Des sculpteurs hors pair mais des architectes plus inspirés que maître de leur art.
Comme  Pharaon a envoyé Maître Hiram pour construire le temple de Salomon, il aurait dû à l’époque envoyer l’un de ses disciples pour former les Indiens et plus de mille ans après les Khmers auraient bâti comme nos constructeurs de cathédrales… Petite histoire de l’architecture en raccourci !
Nous avions notre tuk tuk jusqu’à 16 heures et midi n’avait pas sonné à la fin de notre programme sur les deux journées, aussi nous entamèrent les négociations pour un supplément de visites , et moyennant une poignée de dollars en plus (le coco coûte très cher au Cambodge, 1 dollar le gazole et 1,5 dollar le mélange), nous sommes partis faire un crocher d’une bonne vingtaine de kilomètres dans la campagne pour découvrir le plus proche des temples les plus éloignés (!), le Bakong, pièce centrale d’un groupe de constructions appelé «groupe de Roluos»… Ce n’est pas parce que nous étions passablement «crevés», avec la chaleur qui avait repris de l’actualité depuis les 10 heures, qu’il nous fallait renoncer !
BAKONG : Heureuse surprise de voir ce temple, atteint par une piste de latérite (mais accessible d’autre part par la route), se découvrir au travers de frangipaniers  de bougainvillées roses et blancs… Et au milieu d’une armée de touristes Chinois, sous les parapluies aux couleurs du bonheur, souvent le visage dans les linges pour éviter le soleil, derrière un masque pour la pollution, les verres solaires cachant la vulnérabilité ultime…. Ce qui n’empêche pas le minishort pour la jeunesse. Il nous fallait «subir» un dernier assaut pour effectuer notre dernier assaut, celui d’un temple «montagne» dédié à Shiva et construit par Indravarman Ier au IXème siècle.
Un ensemble très intéressant : huit tours pas en très bon état, de briques et de grès, sur une base en grès de 5 niveaux en pyramide, douze « stupas » ça et là, des éléphants de pierre aux angles… Et nos derniers escaliers « casse-gueule »… Là comme ailleurs les architectes ont manqué  d’instruction.
Sur un côté se mirant dans les douves, un monastère bouddhique, tel qu’on les fait maintenant et en activité, la visite fût brève pour terminer sur une note moderne avec la cité magique d’Angkor, et tourner la page.
Nous avons repris la route, direction un bon restaurant choisi par notre chauffeur et nous avons déjeuné sur une terrasse couverte en surplomb de la rivière Siem Reap d’un excellent plat chacun arrosé d’une «cambodia» l’autre bière locale. Le mien cuisiné au poivre vert me confortant dans l’idée que certaines recettes de la cuisine khmère s’élèvent au rang de la meilleure gastronomie.
A 14h, nous étions de retour à l’hôtel pour une après-midi «relâche» entre les parties communes, la piscine et la chambre, repas pris sur la terrasse du rez de chaussée.
Demain, notre bus est à 10 heures 30 pour rejoindre la ville de Kampong Cham sur le Mékong en amont de Phnom Penh,  environ 290 kilomètres.