mercredi 1 février 2012

PAKSE



DIMANCHE 29 : d’abord le coq qui veut faire son métier, et bien. Ensuite le temps d’analyser la situation et l’on perçoit d’une oreille encore endormie les premières motocyclettes qui pétaradent sur le chemin à 100 mètres, et de l’autre côté, une puis deux et quelques autres «longues queues» qui dans un bruit similaire, plus métallique peut être, remontent ou descendent le bras du fleuve qui à 20 mètres de notre lit, coule inlassablement. Il est 7 heures, cela fait bien une petite heure que le jour avait envahi petit à petit notre «case», nous n’avions pas de volets…. A quoi bon, ici l’on vit avec le jour.
A l’heure de la sieste où les gens se réfugient dans leurs hamacs sous les arbres, sous les maisons, dans leurs échoppes pour échapper à la chaleur, ont- t’ils des volets ?
Dans mon guide ce matin j’ai relevé en fait que j’ai été fort modeste en parlant des «mille îles». Il aurait fallu dire «quatre mille îles», c’est fou où la poésie peut vous conduire. Il est vrai qu’en saison basse une foultitude de touffes sur des tertres  insignifiants émergent ça et là, souvent les bosquets sortent directement de l’eau, mais peut-on parler d’îles pour autant, d’autant justement, qu’en saison des pluies tout se retrouve sous l’eau. Le Mékong qui déjà enregistre un record de largeur sur la totalité de son cours à l’endroit de ces îles, étend ses bras sur 14 kilomètres en saison des pluies !
Bien entendu nous étions fin prêt à 11 heures, bagages bouclés, sur le petit quai qui nous borde et la «longue queue» a pris la direction de la rive gauche du Mékong. Ainsi nous nous sommes faufilés dans le chenal qui sépare Don Khon de Don Diet pour remonter le cours et une demi-heure après nous débarquions pour prendre notre bus pour Paksé à l’endroit même où celui de l’aller nous avait déposés, au milieu des étals et d’une foule active depuis longtemps.
Décidemment les Coréens ont fait un malheur dans ces pays avec leurs bus. Cette fois-ci c’était un Kia, plutôt bringuebalant et le temps de faire le point avec les passagers qui venaient de partout, nous avons fini par partir et remonter la Nationale 13, la fameuse route coloniale qui reliait Luang Prabang au Nord du pays à Saïgon, la capitale de feu l’Indochine française… deux heures trois quart pour faire 150 kilomètres moyennant deux stops «passager» et…Une panne de carburant !
Le bidon de secours n’était pas très loin, la caisse à outils non plus pour amorcer une pompe qui se montrait récalcitrante, histoire d’atteindre la station suivante, et enfin nous avons atteint Paksé.
La route fût plutôt monotone, une verdure marquée par la sécheresse, un habitat diffus. A noter que la chèvre a fait son apparition et aussi étonnant la propreté aussi, comme si le paysage avait été balayé depuis moins de 6 mois : bas côtés de la chaussée, trottoirs des villages, dessous des maisons. Cela dit, ce n’est pas la Suisse non plus.
A l’arrivée à la gare routière, à l’entrée de la ville, nous avons «sauté» sur la première moto-taxi qui s’est présentée, une moto des années 50 affublée d’un side-car : un plateau de bois sur lequel l’on peut poser ses bagages en avant et en arrière, un siège étroit fait pour trois fesses, et une capote. Et nous voila parti à la recherche du Champa Hôtel, là même où nous avons réservé notre chambre, ne sachant qui prier pour que la moto ne parte pas d’un côté et nous deux avec le side-car de l’autre, nos sacs se faire la malle d’un troisième, ou la valise au choix. Notre pilote avait tout du «pas bien malin» mais l’autorité de son démarrage nous a mis en confiance, et nous avons rejoint le centre ville. Nous en avons fait le tour deux fois, demander le chemin en cours de route et moralité au bout de 20 minutes nous nous sommes retrouvés à la sortie de la ville à 50 mètres de la gare routière… 2 dollars pour un tour «touristique» de la cité ce n’est pas cher du tout !
Il existe aussi des tuk tuk version transport en commun, un autre «insecte» à trois roues, tenant de la moto, de la voiturette utilitaire et de l’auto tamponneuse, on les voit passer parfois débordants de partout.

Une fois installés dans une chambre médiocre, les surprises parfois décevantes des sites de réservation, nous sommes retournés à la gare routière, juste en face donc, pour acheter nos tickets de bus pour Vientiane. Nous avions le choix entre un bus «local» de jour avec 14 heures de route, ou un bus «vip» avec couchettes, pour 10 heures de route seulement et de nuit, et c’est cette deuxième option non prévue que nous avons retenue, 14 heures de bus c’est la théorie, la réalité n’est connue qu’à l’arrivée !.. Nous quitterons donc Paksé mardi à 20 heures, ce qui nous fait deux jours devant nous.
Paksé un dimanche c’est la «désertitude», sous le ciel bas qu’il a fait toute la journée, la ville avec ses grandes avenues vides ne nous a pas apparu engageante, et le Laotien pas vraiment souriant, nous avons éprouvé une petite nostalgie du Cambodge. Le slogan «travailler plus pour gagner plus» ayant quelques adeptes  ici, au milieu des rares rideaux métalliques levés, une petite agence de voyage où nous avons acheté deux «trips». Un pour la journée de demain et l’autre pour après-demain, avec un retour en début d’après-midi pour prendre  calmement notre temps avant l’heure du bus.
Restait à nous baguenauder un peu d’une rue à l’autre et de voir en passant un coin de marché ; un important supermarché «Tang Frères» ce qui n’est guère étonnant car ce sont des Chinois Laotiens d’ici ; un beau temple, le Vat Luang sur la rive de la rivière Se Don, non loin du pont français, un pont métallique comme nous en avons installés des centaines sous ces latitudes, et en Afrique. Nous avons ensuite rejoint le Mékong et ses gargotes qui s’étaient installées pour le coucher de soleil même si ce soir notre cher astre avait décidé de faire relâche : un restaurant installé sur un quai flottant où nous avons diné à 18 heures. Nous n’avions que des bananes sous la main à midi et elles étaient bien loin.
Retour à l’hôtel où nous avons demandé une autre chambre pour avoir surtout un meilleur lit car la planche n’est pas notre fort, et nous en avons récupéré un avec cerise sur le gâteau, une chambre agréable. Ce soir nous plongerons sûrement dans le sommeil en regardant la 5, pour une fois que nous l’avons !

LUNDI 30 : une journée complète consacrée à la découverte du plateau «des Boloven». Face au confort d’être récupéré directement à l’hôtel, devant la crainte d’être « ramassés » en dernier et de boucher les trous, nous nous sommes fait violence et avons préféré rejoindre l’agence pour sauter sur les deux places juste à l’arrière du chauffeur avant que le Van ne fasse son tour. Objectif atteint et dès 8 heures nous prenions la route.
Ce plateau dont la visite serait incontournable, se situe en altitude à l’Est de Paksé, dans un demi-cirque du massif montagneux qui sépare le Laos et le Vietnam. Repère des « rouges » pendant la guerre des américains, ces derniers n’ont eu de cesse de lui réserver un tapis de bombes en continu.
Naturellement c’est une région fertile, d’un climat réputé agréable, et riches de cascades spectaculaires. C’est aussi une région peuplée de plusieurs minorités ethniques qui font l’objet d’être regroupés en villages : Les Katu, les alak, les Tahoy notamment. Ils sont éleveurs et cultivateurs comme tout le monde à la campagne et principalement de café, le caféier se cultive partout sur le plateau et ce fût d’ailleurs notre première halte que de visiter une première exploitation et d’y consommer... Un thé.
La culture du thé s’y fait aussi sur ce plateau mais n’a pas la réputation du café, introduit par les français en 1900 et dont l’aura des arabicas serait mondiale. De café, nous en avons dégusté  un à peine 100 mètres plus loin : rond et puissant, une typicité particulière, maintenant c’est le grain qui fait l’objet de la réputation en question, pas forcément la façon dont on le fait ici  le café lao, car l’autre aspect est la manière dont on le brûle.
Entre trois découvertes de cascades, très belles il est vrai dans leur écrin de jungle, le clou de la journée pour nous fût une longue rencontre avec un village habité à 90% par des Katu. Un village de maisons sur pilotis plantés dans une terre battue d’un beau rouge, habitat globalement similaire à ce que j’ai déjà décrit sauf que ces maisons sont habitées par plusieurs familles à la fois et la plus peuplée d’entre elles fait dormir 72 personnes. Je dis fait dormir car dans la journée tout le monde est dehors, sous la maison pour échapper au soleil, les femmes essentiellement, ou dans les champs de café. Les hommes, peu visibles sont à faire des travaux d’homme, nous en avons vu un entrain de forger, et les enfants en ribambelles, aussi crasseux et terreux que le village est d’une propreté exemplaire. Ils vont à l’école à partir de 10 ans, où, je ne sais pas ; mais il y a une association belge qui a pour projet d’en bâtir une dans ce village.
Il y a beaucoup d’enfants dans cette petite communauté car c’est l’homme qui fixe la norme, chacun d’entre eux peut en avoir jusqu’à 12, avec une ou plusieurs femmes, pas plus de 4, à condition que chacune d’entre elle dispose de sa chambre avec sa marmaille… faut pas déconner non plus !
Pour épicer cette petite assemblée, partout des chiens gros comme des chats, de la basse cour qui gambade librement et une multitude de cochons noirs qui font de même. A côté de la maison, le grenier à riz sur pilotis, les enclos pour rentrer le bétail et les paraboles qui trônent au milieu de tout ça comme des totems… Je voudrais un instant me mettre dans la tête d’un Katu quand il regarde un soap américain !
Nos amis sont animistes et chamanistes, et pour certaines cérémonies l’on y sacrifie rituellement le buffle avec danses à l’appui et prévoyant, le Katu se fait fabriquer son cercueil taillé dans un tronc d’arbre (de plus en plus remplacé par le ciment), en prévision du trépas.
Comme distraction en dehors de la télé et du papotage «entre femelles du canton», il y a le tabac car au village tout le monde fume, non pas de 7 à 77 ans mais dès 4 ans : une pipe à eau en bambou, presque aussi grand que le moufflet quand il fume. J’ai essayé et de longues minutes après je sentais encore la fumée dans les poumons.
C’est après que l’on regrette de ne pas avoir posé plus de questions, même à la suite de la visite d’un second village en dernier stop, après avoir déjeuné sur une terrasse donnant sur encore de belles cascades, après avoir vu une joyeuse bande de garçonnets  plonger dans le courant entre les rapides de la rivière, après avoir une énième fois regardé de près trois éléphants domestiqués et parqués pour constater qu’effectivement leurs oreilles étaient beaucoup plus petites que celles de leurs cousins sauvages d’Afrique, tout comme eux le sont en taille d’ailleurs ; un village donc où les femmes vendaient leur production de tissage. J’ai essayé d’expliquer à un jeune anglais de notre compagnie que c’était grâce à Charlemagne qu’elles fabriquaient des étoles, mais même sa copine française n’est pas arrivée à le faire sourire avec ça, et pourtant si je ne m’abuse… « C’est bien Charlemagne qui a inventé l’étole ».
Les 200 kilomètres à faire une belle boucle dans les «Boloven» ne nous ont pas vraiment fatigués mais nous étions contents de retrouver notre «antre». Un bon restaurant nous a permis de faire un diner « barbecue chinois », journée réussie, nous pouvons passer à demain.

MARDI 31 : aujourd’hui c’est l’autre visite «incontournable» du Sud du Laos, celle du Vat Phu Champasak, temple hindouiste de l’époque pré-ankhorienne , et c’est le dernier nous le jurons. Ce site est à 10 kilomètres de Champasak, village éponyme situé sur l’autre rive du Mékong, qui elle-même est à 46 kilomètres par la route et le bac, au Sud de Paksé.
Notre billet acheté dimanche comprend tout ou presque, tuk tuk de l’hôtel à la rive du fleuve, il n’y a pas de quai nous verrons qu’il faut passer sur une passerelle branlante, de la rive en terre au bateau, une sorte de «longue queue» version XXL puisque la barcasse est doté de 24 sièges plus un espace pour les bagages car en fait il s’agit d’une navette qui fait le retour en début d’après-midi, tuk tuk à réception pour rejoindre le site. Retour à l’identique sauf que l’on nous abandonne sur la berge à l’endroit de l’embarquement… Parfais, il n’y a qu’à se laisser mener.
Plus de 90 minutes pour descendre le fleuve, en partant à 8 heures la chaleur n’est pas au rendez-vous, elle le sera grandement plus tard, un record probablement selon Anne. Une navigation sur les eaux calmes du Mékong, faite en louvoyant, et guidée par des plots en béton qui jalonnent le chenal. Parfois lorsqu’ils sont trop distants les uns des autres, des  bambous flottants comme des pointillés espacés tracent la route à prendre pour éviter les égarements sur les hauts fonds, parfois perceptibles à l’eau qui bruisse du fait de leur proximité. Certains passages nécessitent d’avancer à allure réduite comme si notre «pilote» redoutait réellement l’échouement et d’une rive à l’autre nous sautons pour trouver la profondeur. La fluidité du fleuve est parfois entravée par des bancs de sable, herbeux ou pas, des rochers qui soudain ont transformé un cours linéaire en chicanes, jusqu’au dernier moment l’on se demande si l’on va buter, mais l’on passe et l’on arrive au bas d’un escalier de fortune qui monte jusqu’à la civilisation, au niveau de Champasak, le village.
En période sèche le cours du Mékong est sévèrement perturbé, la faute aux Chinois qui en sont à construire en amont leur troisième barrage, celui qui est en cours aura fait le plein en 2014. Sur les rives, des maisons çà et là avec parfois des gamins qui font des «coucous» de deux mains, des jardins et cultures en pentes qui ourlent de vert tendre les deux rives. Sur l’eau, quelques barges : exploitation du sable et du gravier ; une foultitude de pêcheurs en bateaux, au filet jeté ou dérivant. Naviguer sur le Mékong c’est du cinémascope à 360°.
Nous avons gagné Le Vat Phu Champasak en finissant sur une chemin de latérite bien rouge, en passant d’un pont en métal-bois à un autre, comme je les aime, l’on se croirait dans les vieux films colorisés sur la France Coloniale que je regardais dans les années 50. Le site est construit à 1400 mètres sur les contreforts d’une petite chaîne de montagnes qui séparent le Laos de la Thaïlande, au pied d’un pic, dont le nom en bon français n’est autre que «mont pénis». Pas de quoi en faire une montagne… Si justement, et ce temple de l’époque du Vème siècle, était voué à la célébration du joyeux «instrument» de monsieur Shiva tout simplement. Le Phu Khuai, c’est son nom, aurait pu être un volcan pour rajouter à l’image, que l’on se rassure, il n’en est rien !
Le site est passablement ruiné mais il s’inscrit dans un décor superbe, l’atmosphère est à la sérénité pour souligner la dimension spirituelle qui manquait à Angkor Vat englué par les touristes, et à la symétrie de la construction répond celle de la nature avec ses frangipaniers qui épousent la pierre, les teks s’offrant comme écrin de verdure. Deux grands bassins avec entre eux, une chaussée bordée de lingams pour rappeler la destination religieuse du temple, voie qui mène à deux bâtiments qui se font face et aux mains des archéologues, ce sont des Italiens et des Indiens qui sont à l’œuvre, des Français financent aussi. Puis une série d’escaliers pour accéder au temple le plus élevé, ruines encore relativement debout, quelques sculptures et Bouddha en squatteur des lieux, le bouddhisme n’est- il pas né de l’hindouisme, dressé au centre du bâtiment.
D’ailleurs çà et là, dans une caverne de la montagne pour l’un, sur des stèles pour d’autres, des autels voués à Bouddha font l’objet de dévotion. Au milieu des rochers, un éléphant, un crocodile et un serpent sculptés dans la roche… Autant de rendez-vous symboliques dont la signification m’échappe pour l’heure.
En contrebas, le site qui étale ses vieilles pierres, la plaine ensuite, le Mékong comme un trait de lumière blanche raye le paysage d’un côté à l’autre. A n’en point douter le tableau est venu donner son «plus» dans la classification du Vat Phu par l’Unesco.
Avant de reprendre la route nous visiterons le petit musée, belle collection de pièces récupérées sur le site avec des explications en français pour une fois, mais photos interdites, et avant le départ du bateau à 14 heures, un casse-croûte sur le pouce avec du bon pain à la française, une canette de coca et une boite de vache qui rit, made in Vietnam… Comme quoi, si l’on cherche bien, il y a tout de même des bienfaits de la colonisation.
En parlant de cela nous avons passé de bon moments de discussions avec un couple de notre âge, lui Vietnamien de Hanoï et elle Laotienne du Nord et revoyant son pays pour la première fois. Ils habitent la région Lyonnaise mais comme le monde est petit, lui, a participé à la construction du temple bouddhique d’Orsay que nous fréquentons de temps en temps avec des Vietnamiens rencontrés dans le delta du Mékong, et a longtemps fréquenté celui de Villebon sur Yvette.
De retour dans le quartier de notre hôtel, d’un coup de tuk tuk version tricycle sur lequel il faut se cramponner, nous nous sommes avalés une soupe, la vache qui rit ayant fini son effet, et nous voilà dans le hall du Champa Hôtel à faire salon, en attente du départ de notre bus de nuit, à 20 heures, en traînant nos sacs il est à trois minutes à pied, la gare routière est juste en face !