lundi 6 février 2012

PHON SAVAN



SAMEDI 4 : s’il faut aller à Phon Savan, c’est avant tout pour découvrir «la plaine des jarres», c’est aussi pour prendre la mesure de ce qu’ont été les bombardements américains sur cette région qui a eu le privilège d’être l’une des plus arrosées en la matière. Mais, nous l’assurons, c’est autant pour parcourir les 220 kilomètres de Vang Vieng à Phon Savan, à travers le Laos des profondeurs… Une route superbe, le plus beau trajet routier que nous ayons fait depuis le début de ce voyage.
Un bon point pour rattraper notre petite déception concernant notre étape passée que nous avons ce matin abandonnée sans aucun regret. D’un côté nous avons fait la route qu’avec des «falangs» (français au départ et blanc par extension), contrepartie du mini-van fréquenté que par nous «les blancos»  (bien que notre chauffeur ait essayé de racoler sur le passage du «Laos» pour combler les places vides mais sans trop de succès en dehors d’une jeune femme qui a fait avec nous quelques kilomètres armée de son gros sac de concombres et d’une bassine), mais d’un autre nous étions tous les deux confortablement installés à l’avant, avec le chauffeur, le coude à la portière pour moi. Comme des «pachas», nous avons amplement profité du spectacle. L’on nous annonçait 8 heures et nous n’en n’avons mis que 5 et demie malgré l’infinité de côtes et de virages.
Une route «spectacle» mais défoncée, la continuité de la mythique nationale 13 qui va jusqu’à Luang Prabang, qui nous menait à la croisée des chemins, là où nous avions à bifurquer vers l’Est, là aussi où notre chauffeur avait décidé que nous «cassions la croûte», des pâtes archis bouillies pour Anne et la soupe à l’eau de vaisselle pour moi, un plat typique lao. Voilà ce que cela peut donner : après une grosse vaisselle d’une dizaine de personnes ayant mangé tous différemment, vous récupérez le fond de votre évier de tout ce qui traîne comme déchets d’assiette, vous rincez bien pour enlever toute trace de savon, vous récurez vos gamelles avec de l’eau bouillante pour obtenir le bouillon, vous y plongez vos restes d’assiettes, une cuillère d’huile pour faire les yeux et avec tout ça vous obtenez une soupe lao pas mauvaise du tout. Si vous ne savez pas maitriser l’idée que cela peut vous suggérer, vous manger en regardant le plafond !
D’ailleurs ce qui était vendu sur le petit marché d’à côté ne dépareillait pas.
Cap à l’Est pour la deuxième partie du voyage et là, la magie est montée au fur et à mesure que la route, devenue meilleure, faisait de même. Notre mini-van grimpait en caracolant de flanc de montagne en flanc de montagne à nous retrouver dans un massif gigantesque à l’image d’un océan vert qui se serait déchaîné en une houle infinie. Une géographie superbe, une pastorale montagnarde à la Beethoven, la nature d’autant chantante que l’homme n’était pas loin puisqu’en territoire des «Lao Thoeng», les Lao des Hauts plateaux, et des «lao Thaï» leurs jumeaux des plaines de haute altitude. Nous serpentions d’un regroupement de maisons à un autre comme d’autant de petits hameaux, habitat de bois, de paille et de bambous ; greniers à riz et constructions diverses. Ainsi notre route qui était en même temps l’axe de la vie sociale du village, imposait de faire avec les gens, les enfants, la basse-cour et les cochons, les chiens… La circulation.
Sûr qu’aujourd’hui samedi c’est «jour de la lessive», linge et vêtements au séchage pavoise comme un nuancier le long de notre parcours et avec le soleil qui a fait son apparition depuis le début de la matinée, donnedes airs de fête à la journée.
Et puis nous sommes redescendus pour rejoindre de virage en virage un vaste plateau cerné de montagnes que le lointain colorait de bleu, et rapidement apparut Phon Savan perdue  dans les montagnes, loin des axes principaux du Laos, la nationale 13 et le Mékong.
Côté positif, nous n’avons eu qu’à traverser la route pour rejoindre notre hôtel, un coup de pot, côté négatif, notre hébergement n’est pas folichon, à l’image de la ville : la nationale comme  axe principal un village horizontal que l’on devine partir en quartiers sans âme d’un côté comme de l’autre, des constructions sans style, un commerce utilitaire, décidemment nous avons du mal à nous laisser séduire par les agglomérations de ce pays. La spécialité de la région, en dehors du site archéologique des jarres, c’est «la bombe» et toute la collection des engins de mort qui l’a accompagnéé. Dans notre hôtel du reste est exposée la panoplie complète et les boutiques et restaurants pavoisent parfois d’élément de la sorte. Un curieux effet qui s’explique en Orient baignée par la philosophie bouddhiste aux effets bien éloignés des sentiments pleurnichards entretenus par nos religions du livre.
Si, un truc drôle, une sorte de centre de soins,  installé dans une grande boutique, une huitaine de lits avec chacun la potence à transfusion, vides avec des draps bien propres, le tout aligné, avec l’écran plat de télévision sur le mur du fond. Sur le côté l’espace pharmacie ou derrière un comptoir les boîtes sont ordonnées. Une équipe de trois personnes en blouse blanche, donc supposée médicale,  était affairée autour d’un ordinateur posé sur un bureau disposé en forme d’accueil.
La  grosse croix verte de pharmacie au milieu de réparateurs de motos, d’appareils électroniques et de téléphones mobiles : c’est le coin de la remise en état de l’homme et de ses outils, un univers devenu indissociable.
Tout est visible du trottoir mais ce que nous ne savons pas, c’est si l’homme de l’art qui officie dans cet établissement ne serait pas en fait un ancien chauffeur de Tuk tuk, histoire de brouiller un peu plus les cartes !
Nous avons eu du mal à trouver une agence avec laquelle nous entendre pour le «trip» de demain, en choix de sites et en prix (ils sont fous ces Laos), partant du principe que nous voulions éviter la formule mini-van collectif de base. Question «restaurant», itou la même chose sauf que ce n’est pas cher mais pas de cuisine alléchante du tout, ce sont des gamins de la rue qui nous ont demandé de finir nos assiettes que nous n’avions pas terminées, émouvant, seule la bière Lao était délicieusement fraîche comme le temps de ce soir, Anne avait sortie sa petite laine.

DIMANCHE 5 : Hier nous avions discuté le prix pour trois, un partenaire inconnu, en arrivant ce matin nous étions 5 et au moment de partir, enfin, nous étions 7… Moralité nous étions devenus un groupe comme nous ne voulions pas, que faire d’autre que de rediscuter le prix à la baisse … Ce fût fait et nous sommes partis pour la journée.
Au programme, les deux sites de Jarres des trois des plus importants du plateau, visites de villages M’hongs, et quelques sinistres séquelles des bombardements.
L’important c’est donc concentré sur «la plaine des Jarres» et dont les différents sites sont dans un rayon de quelques dizaines de kilomètres de Phon Savan.
Le site 1 est le plus vaste en contenant 334 jarres groupées sur une petite colline et sur un de ses  versants. La plus grande fait plus de 2 mètres 50 de diamètre et pèse environ 6 tonnes. Le site est criblé de cratères de bombes et si la zone est en principe déminée, seuls 7 sites le sont sur 90 répertoriés, il est conseillé de ne pas s’écarter du chemin balisé.
Nous avons sauté le site 2 jugé comme mineur (le mineur se saute et le démineur fait sauter : facile à retenir), au profit du 3 qui a l’avantage de se situer sur une colline arborée mais au milieu des rizières, un plus «beauté» même hors saison. Les jarres y sont plus petites, moins nombreuses mais joliment en perspective.
Dans la région il reste environ 2500 jarres avec quelques couvercles. Elles sont donc confectionnées dans de la pierre brute, taillée en forme de jarre et évidées. Les archéologues estiment qu’elles datent de l’âge du fer du Sud-Est asiatique, entre 500 et 200 ans av JC. Mystère quant à leur objet même s’il est assez évident de penser qu’elles forment autant de nécropoles que de sites existants, ce qui correspondrait bien aux pratiques animistes qui étaient en vigueur çà et là, et encore de nos jours au Sulawési par exemple où le peuple Toraja loge ses morts dans des cavités creusées dans les falaises. Certaines peuplades des Andes conservaient leurs défunts, momifiés dans de grands pots en  terre cuite.
Nous ne retiendrons pas grand-chose de nos visites de villages M’hongs, la sympathie de leurs habitants qui aujourd’hui ont tout abandonné l’habit traditionnel qui nous avait charmé il y a 20 ans lorsque nous les découvrions dans le nord de la Thaïlande. A noter que dans un village, quelques familles se sont fait la spécialité de fondre l’aluminium récupéré des bombardements pour couler des bracelets en forme d’anneaux, et curieusement des cuillères. Sans faire fortune leur travail serait très bien récompensé par des ventes sur les marchés, reposant sur des sentiments de compassion. Ca et là les corps de bombes sont intégrés au paysage, pilastre de portail de bambou, support de grenier à riz, que sais-je encore.
En passant nous avons vu des coins de campagne truffés de trous de bombes, des bombes dont la propriété était de rentrer dans le sol et d’y exploser pour tout ébranler. Certaines explosent à retardement de nos jours provoquant au Laos, morts et estropiés comme c’est aussi le cas au Cambodge. D’ailleurs notre véhicule s’est fait bloquer quelques instants sur la route, une équipe de déminage était à la tâche. Une bombe découverte dans le sol d’une rizière, à une centaine de mètres de nous, que l’on entendit exploser bruyamment. En passant des hommes étaient en train d’éteindre les feux de paille provoqués.
Plus loin un vieux reste de char d’assaut russe, un matériel livré au Viet Cong et recédé par ces derniers aux Laotiens et détruit par une bombinette de l’oncle Sam… Voilà qui fait la fortune des marchands d’armes, chars d’un côté et bombes de l’autre, à croire que la guerre n’existe que pour ces gens là !
En allant dîner, nous avons jeté un petit coup d’œil à l’association MAG (Mines Advisory Group), qui tient « show room » en ville, association dont faisaient partis nos démineurs et démineuses  de cette après-midi. Les Chiffres sont édifiants. Plusieurs pays financent, les US aussi… Formidable non !
En revenant notre centre de soin avait un patient, couché mais tout habillé, le docteur «House» du coin lui posait une perfusion. A côté du malade, son copain assis sans précaution sur les draps propres du lit d’à côté. Dans la boutique, aux pieds des lits, une motocyclette. Bonjour la prophylaxie… Il faut vraiment être malade pour se faire soigner là !
Demain c’est encore un mini-van qui nous emmènera à Luang Prabang, un rendez-vous attendu. Se présenter à 8 heures 30, c’est juste en face, pour un départ à 9 heures… Au mieux.