samedi 28 janvier 2012

ILE DE DON KHON



VENDREDI 27 : notre nuit fût des plus réparatrices, et c’est en forme que nous sommes partis à la conquête de Don Khon ce matin et cette après-midi, de sa petite jumelle du Nord, Don Diet, avec un peu plus de 40 kilomètres au compteur de notre «Zong Shen»,  la motocyclette de fabrication chinoise que nous avions retenue dès hier au soir.
Les premiers 100 mètres, Anne accrochée derrière,  furent acrobatiques, les 100 suivants moins périlleux et mes années «moto» revenant à la surface, la suite ne posa aucun problème. Avis pas complètement partagé par ma passagère…
Une journée éreintante heureusement entrecoupée de plusieurs haltes pour reprendre notre souffle, car ici l’on ne connait pas le bitume, une seule route en latérite de 2 mètres de large du Nord de Don Diet au Sud de Don Khon, articulée par le pont qui relie les deux îles, et que des chemins défoncés par les saisons des pluies successives, mais praticables en cette saison sèche.
Cette route en latérite relie en fait un quai de débarquement dit des «français» au Nord à un quai de débarquement dit aussi des «français» au Sud, car à la fin du XIXème siècle nous les Français nous étions partis à la conquête du de la rive gauche du Mékong occupée par les Thaïlandais, seulement à hauteur de Don Khon, le fleuve de part et d’autre des îles n’est que cataractes et rapides. Comme il fallait passer les baleinières, restait à le faire par «terre» sur une petite voie ferrée. Une fois la conquête effectuée, nous avions alors utilisé le Mékong comme axe commercial contrôlé par «les Messageries fluviales», entre le sud de la Chine et le port de Saïgon en Cochinchine, à destination de l’Europe. D’où par la suite, le débarquement des marchandises à l’un de ces môles et le réembarquement à l’autre, dans la descente : les peaux, l’ivoire, l’or, la cardamone, les bois précieux, et dans l’autre sens : les ustensiles de ménage, l’outillage et la verroterie. Entre les deux, le petit train jusqu’à ce que la route coloniale fût construite sur la rive droite entre Saïgon et Luang Prabang… Le Mékong avec ses caprices fût rendu à la navigation indigène et la petite voie ferrée, utilisée lors de la dernière guerre par les Japonais, devenue définitivement obsolète, laissa la place à la route en latérite en question.
L’histoire de l’Indochine française est une histoire passionnante.
C’est donc, on l’aura compris, ici au niveau fluvial de l’île de Don Khan que le cours régulier du Mékong se transforme en «rideaux» de chutes suivis de rapides, nous offrant des paysages de roches et d’eaux  bouillonnantes très beaux, même si nous sommes bien loin de la «monstruosité» qui caractérise celles d’Iguazu. Nous les avons admirées des deux côtés, mais c’est à la hauteur de l’une d’entre elles que nous avons passé un bon moment à regarder toute une petite population d’îliens pêcher de petits poissons en quantité avec des nasses de bambous tressés placées comme entonnoir dans le courant,  qu’ils installent avec toute une architecture de cannes de bambous, arc-boutés entre les rochers. Une fois pêchés, ces petits poissons sont séchés au soleil sur des rochers plats, voire ça et là dans la campagne sur des bâches, l’odeur suffit à les repérer.
C’est non loin de là que nous avons déjeuné, sur une terrasse dominant l’eau, non sans avoir vu au préalable le Sud de notre île, là où se situe le môle Sud, qui fait face au fleuve qui réunit « enfin » toutes ses eaux. Une immensité d’eau verte, le Mékong qui nous était apparu au Cambodge couleur «bleu-ocré» se révèle bien vert ici, à n’en point douter une question de lumière. A cet endroit une colonie de dauphins Irrawady y a établi ses quartiers, prétexte à un tour de bateau pour celui ou celle qui ne les aurait pas encore vu où qui en redemanderait.
Nous y avons croisé une famille de Laotiens-Français, mère et père nés au Laos, lui de parents chinois nés en Chine et les deux grandes filles nées en France, qui nous ont compté leur saga, entre leur pays d’origine et leur pays d’adoption, qui illustre bien ce que peut représenter le poids du «sol» pour les Hommes.
Chemin faisant nous avons découvert des petites grèves rendant la baignade possible, avec sable d’origine cette fois-ci, mais c’est à la pointe Nord de Don Diet que nous irons dans l’après-midi faire trempette sur une petite plage plutôt fréquentée… Du moins moi car Anne au dernier moment a préférée «faire terrasse» devant un café glacé. Je ne pouvais ne pas me baigner dans le Mékong. Eau délicieusement fraîche en contraste avec la chaleur écrasante, le tout est de faire abstraction du fait que le Mékong est un égout sur presque la totalité de ses 4850 kilomètres. Fleuve nourricier qui est en même temps la poubelle de ses riverains.
C’est à la pointe Nord de Don Diet qu’est le regroupement «historique» des routards de tout poil, l’habitat traditionnel y est complètement «mangé» par les bungalows, certains en état de décrépitude,  et autres cyber-cafés bruyants. Un esprit «petit Katmandou» qui dénature l’endroit… A fuir.
Retour dans notre «bled» beaucoup plus serein par les chemins de campagne, la même ruralité que dans notre île, rizières en attente de saisons des pluies, vaches et buffles au champs, habitat en tout point similaire à celui rencontré ces derniers quinze jours, le communisme laotien qui pavoise à la faucille et au marteau, n’a pas pour autant modifié les habitudes de vie, du moins à quelques encablures du pays voisin, peut-on dire jusqu’à maintenant. La morphologie et le faciès des gens sont néanmoins complètement différents. Ici ce sont des Lao Loum, bouddhistes qui vivent dans les plaines inondées du Mékong pour y cultiver principalement le riz.
Un dernier pot une fois repassé le pont pour terminer notre journée, pour contempler le coucher de soleil sur les cocotiers, voir la population prendre le frais du soir, les poules et les coqs gambader, les chiens et les chats aussi (c’est en arrivant au Laos que nous avons revu le chat), les gosses jouer dans la rivière. Vu aussi que l’on s’y faisait sa toilette, classique aussi dans ces pays,  et que l’on n’hésitait pas non plus à s’y laver les dents…Comme quoi !
Enchantés mais épuisés, avec les jambes qui nous rentrent dans le corps et la carcasse en accordéon… La veillée sera probablement écourtée ce soir.

SAMEDI 28 : la voilà la journée véritablement «à rien faire»… Que de prendre son temps pour aller au bout de son sommeil et ce sera 8 heures 15; de prendre son petit déjeuner sous la vaste véranda de notre guesthouse-restaurant, qui donne sur le fleuve dans ce décor si « tropical » que nous ne l’oublierons pas de sitôt, au pied du pont qui nous ramène à l’histoire des Français. Un petit déjeuner «top classe» avec petite omelette pour moi faite par l’un des nombreux gamins qui composent la vaste famille de notre sympathique et efficace «taulier », et qui gravitent de partout. Un petit déjeuner plus français pour Anne avec baguette, beurre et confiture, depuis que nous avons atterri en ces terres asiatiques, nous ne mangeons que du bon pain, la trace de notre passage avec «la vache qui rit».
Un petit travail sur internet pour réserver notre futur hôtel juste avant midi avant de nous aller «traîner»,  déjà sous la chaleur envahissante, à travers les maisons du village, en ne ratant rien du détail qui fait que nous sommes ici et pas ailleurs, jusqu’à l’endroit où nous avions débarqué il y a deux jours, que nous avons revu en repassant avec notre motocyclette, plutôt deux fois, mais qu’il nous plaisait de découvrir plus intimement.
Ce n’est pas que l’on traque plus particulièrement les vestiges de la colonie, si moi pour me replonger le temps d’une parenthèse dans mes années 50 quelque part dans une atmosphère heureusement surannée et que les moins de vingt ans ne soupçonneront même pas, tout est fait pour mourir… Mais côté «intérieur» du chemin trois vieux bâtiments dont un converti en dispensaire qui vous donnerait presque que l’envie de mourir que de si faire soigner, facile à dire, et plus loin deux autres : l’un cours secondaire et l’autre cours primaire, réduits tous les deux à l’état de ruines mais doublés à l’arrière d’écoles plus récentes dans un béton utilitaire, l’important est d’apprendre, et pour la jeunesse de prendre ensuite la longue queue et d’aller faire son existence en des lieux que l’on voit à la télé.
A l‘endroit même du petit quai de débarquement, les yeux sur ces eaux du Mékong qui passent pour se retrouver à se jeter 800 kilomètres plus bas dans la mer de Chine, nous avons déjeuné de poisson cuit dans une feuille de bananier. Attention gastronomie : comme une purée ferme d’un poisson très fin mélangé à de l’oignon émincé et copeaux de légumes variés, un peu d’œuf sûrement et le tout lié par du lait de coco, épices et faites cuire au four doucement. Un peu de riz gluant, des légumes sautés, un thé et voilà une petite folie à l’équivalent de 7 dollar 50 pour deux. Le papier peint «orientaliste» sur les murs n’est pas fiction mais que la réalité des gens d’ici, le rêve du voyageur certainement mais la vraie vie est ailleurs, la nôtre du moins.
Evidemment, si la carte porte à chaque fois une centaine de plats à repérer par un numéro, pas de surgelés ici, la cuisinière retrousse ses manches et vous êtes partis pour une bonne demi-heure d’attente, prière d’amener de quoi vous occuper si le paysage et les gens qui passent ne suffisent pas !
Il faut être d’ici pour s’y installer. Rencontré hier la fille d’un Laotien Français, chinois d’origine mais originaire de Don Khon, qui transportait des planches avec «sa tribu», elle fait fabriquer des bungalows, avec elle un petit gars de chez nous, espérons leur le bonheur.
A l’endroit de notre débarquement, juste en face de notre restaurant qui entre ses quatre planches et panneaux de bambous tressés, n’a probablement jamais entendu parler des étoiles de monsieur Michelin plus connu en « Indochine » pour ses plantations d’Hévéas, c’est pour ces messieurs que nous sommes allés nous faire ridiculiser à Dien Bien Phu, et tués… En face donc, un joli bâtiment d’un beau jaune ocré, ancien siège des «Messageries fluviales» aujourd’hui reconverti en hôtel, le plus cher de l’île, à 50 dollars la chambre, rendez vous compte !
L’établissement dispose de sa salle à manger sur le fleuve, à l’entrée  une décoration de photographies des années de conquête et de l’exploitation de «la ligne», les femmes en crinoline, les hommes de blanc revêtu et casque colonial sur la tête, et le «Niakoué» du coin dans sa tenue de primitif… Tel était l’ordre des choses pour celui qui ne comprendrait pas que le Laos soit devenu communiste.
La nature est encore de jungle épaisse et l’éléphant la bête de somme. Une des bêtes de somme car la France est allé chercher 200 000 Annamites pour réaliser son rêve de Mékong, à construire la voie du chemin de fer,  dont une bonne partie a fertilisé le sol de Don Khon et de Don Diet… « Allons z ‘enfants de la patrie…ie, le jour de gloire est arrivé… »… Un coup de gomme et l’on efface tout.
En attendant, et sans enchaînement, nous avons repris le chemin de notre bungalow pour arrêter  le temps : sieste, blog et lecture au balcon… Jusqu’au coucher de soleil sur les petites montagnes du Cambodge de l’autre rive. Trois gros oiseaux volaient en direction de l’Ouest comme s’ils avaient peur de la nuit qui arrive bien rapidement dans ces contrées. Au Laos il n’y a pas eu de guerre fratricide à oublier, seulement un déluge de bombes américaines pendant des années et des années pour faire comprendre aux Laotiens que le communisme était le diable, ces «cons» n’ont rien compris, et en plus ils sont gentils et accueillants !
Les Gens se lèvent tôt donc se couchent tôt… Le dîner sera ici ce soir, notre «rapport d’étape» prendra d’un clic ou presque, le chemin satellitaire de la communication pour se retrouver accessible par la famille et les amis qui le voudront bien… Mais oui, nous vivons une époque formidable. Bon on ne discute pas ainsi de «la chose» avec les laissés pour compte, révolution en perspective !
Nous avons tout notre temps, notre bateau est pour demain 11 heures 30, ensuite le bus de l’autre côté du fleuve.