MARDI 21 : la température est en dessous de zéro, il gèle. Quand vers 13 heures, nous sommes arrivés à Shangri-La, il neigeotait même et les caniveaux étaient encombrés de restes de congères. Nous avons empilé les couches, Anne a ressorti son «Damart», bref nous caillons.
La route était déjà annonciatrice de la rigueur qui nous attendait. Sur les 200 kilomètres que nous avons faits, le premier tiers nous était connu puisque nous avons repris la route qui rejoignait le Gangzi, et ce n’est qu’un peu plus avant que nous avons poursuivi notre route vers le Nord au lieu de bifurquer vers l’Est dans la direction des gorges. Et puis nous n’avons cessé de monter pour franchir un col, puis deux et peut-être trois, tous entre 3500 et plus, nous ne les avons pas comptés et comme tout est inscrit en chinois y compris les chiffres nous ne le savons pas: ambiance de rochers et de terre avec une plantation rabougrie, quelques passages verglacés avec des flancs des montagnes partiellement enneigés.
A la redescente, nous avons retrouvé les sapins, puis la route au terme d’une multitude de lacets et nous rentrions dans un autre monde, celui du pays Tibétain. De plateau en plateau, le décor se fit steppe, avec les yaks et les cochons noirs pour nous accueillir, des moutons aussi. Plus loin, Shangri-La à 3160 mètres d’altitude adossée contre le relief, en avant porte des hauts sommets du massif himalayen… Nous l’avions voulu, nous y sommes !
Nous y étions en quelques sortes déjà au départ, tout d’abord le tableau de bord du chauffeur était équipé d’un petit moulin à prières, tout doré, qu’il relançait régulièrement nous assurant ainsi une divine protection je suppose, le risque est que pour l’avoir il fallait qu’il lâche régulièrement son volant, mais nous ne sommes pas à un paradoxe près. De plus, derrière nous, sont montés deux couples de vieux (si, si …Ils avaient au moins 60 ans), avec une tête bien burinée par le soleil et crevassée par le froid, émergeant d’une chapka pour les hommes, et d’un gros bonnet de laine avec une casquette pardessus pour les femmes. L’armoire à habits sur le dos, lainage, parka, robe épaisse jusqu’aux chaussures, voilà des gens qui ont été prévoyants. Derrière Anne, un des deux bonhommes a passé son temps à spasmodier des incantations obscures au fond de sa gorge, parfois dans une diction légèrement chantante, et rien ne l’a perturbé. La femme de son copain, a passé son temps à roter et entre deux éructions, à cracher dans un sac de plastique, que les chauffeurs mettent toujours à disposition, un service bien utile au pays du glaviot. Elle est ressortie, son sac au tiers plein au bout de la main. Voilà pourquoi nous avions déjà une première approche de la rusticité qui nous attendait… Mais pas encore des conditions climatiques vers lesquelles nous nous jetions bien innocemment.
Petit point sur Shangri-La, qui s’appelle en réalité Zhong Dian : un Britannique du nom de James Hilton publia un roman intitulé «Lost Horizon» en 1933, inspiré d’un article que l’Américain Joseph Rock avait publié dans le «National Géographic», roman adapté au cinéma par la suite par Frank Capra sous le même titre. C’est l’histoire d’une contrée appelée Shangri-La, aussi paradisiaque que mythique, que nombre d’aventuriers prirent à la lettre, la cherchant partout, et certains d’entre eux l’ont vu en Chine, pour certains dans la plaine de Lijiang et pour d’autres dans cet altiplano tibétain.
Les Chinois flairant le bon coup touristique se sont jetés sur l’os et c’est Zhong Dian qui le 17 décembre 2001 a remporté la mise… Donc sauf à être ringard, Zhong Dian est mort, vive Shangri-la, c’est aussi simple que cela.
Là aussi la vie moderne a dressé ses immeubles de partout, souvent énormes dans l’esprit architectural d’ici, bien costaux pour résister aux conditions parfois extrêmes, de chaque côté de larges avenues, pour faire du lieu une ville de plus en plus chinoise, celle des Han, donc, et de moins en moins tibétaine. Les Tibétains représentent encore 45% de la population tout de même, épaulés par des Naxi , des Yi, des Lisu, des Hui (musulmans chinois) des Pumi et des Bai. Enserrée dans ce béton glouton, plutôt joli mais froid, la vieille ville apparaît comme une pierre précieuse… Et sur la voie de la restauration en suivant le chemin de Dali et de Lijiang. C’est un petit trésor de vieilles ruelles de gros pavés et de vieilles maisons tibétaines de briques de terres cuites ou crues, de bois vernis ou peint, toujours très sculpté, et s’articulant autour d’une belle place vers laquelle la vie converge.
Après une bonne pose dans nos nouveaux quartiers de résidence, au centre du «village» (une guesthouse fort sympathique ne serait-ce que pour sa chambre vraiment chauffée celle là), une double partie de scrabble dans les sièges confortables du salon, nous sommes partis à la découverte de la «Cité magique» dont nous avons rapidement fait le tour, en nous promettant de mieux nous attarder ultérieurement car sans compter cette demi-journée, nous resterons ici deux jours pleins pour faire tranquillement les quelques découvertes inscrites à notre programme.
Trois petites choses :
- La première est que dans une petite agence touristique de la place nous avons découvert un Tibétain complètement avenant et qui causait un peu le français, assez pour converser. Nous le reverrons demain matin car nous aurons à récupérer les tickets du bus de nuit pour redescendre sur Kunming que nous lui avons demandés.
- La seconde est qu’au soir, la place débarrassée de ses cuisines ambulantes et étals d’artisanat, était livrée à la ronde des habitants, beaucoup en habits chamarrés de toutes les couleurs, et c’était joyeux, beau et émouvant.
- Enfin, nous avons par la suite dîné de viande de Yak suivant un plat imprudent à ingérer sans être accompagné d’au moins un sapeur-pompier avec sa lance prête à fonctionner, dans un restaurant installé dans une magnifique maison traditionnelle, un gros pâté sous un toit unique, avec un large «patio» au centre qui monte jusqu’en toiture et tout autour les pièces sur 3 niveaux, des escaliers de partout, un décoration en mobilier, tentures et objets dont la liste serait longue à établir, et du monde partout. Ca m’a donné un peu l’impression d’entrer dans un dessin infernal d’Eisher, sauf que nous en sommes ressortis, Anne avec l’estomac «plombé».
MERCREDI 22 : effectivement le Yak a fait de la résistance du côté de la femme qui a passé une nuit à maudire ces ruminants d’un autre monde. L’homme, plutôt «blindé» de ce côté-là, a bien dormi, alors c’est tout seul comme un grand garçon que je suis parti récupérer nos tickets de bus auprès de notre gentil tibétain qui m’a expliqué en passant, qu’il avait appris «son» français tout seul sur internet, et boire mon café «en ville» le «cuisto» de la guesthouse étant soit disant en congé ! J’en ai profité pour faire un bon tour pour apprécier la jolie lumière du matin accrochant chaque angle et chaque recoin de maisons, et dieu sait qu’il y en a. De plus, les gens de la ville en étaient à l’installation de leur petit commerce. Le touriste, pas nombreux, puisque nous sommes hors saison, faisant comme Anne, la grasse matinée probablement.
Vers 11 heures, le teint pâle, la Miss était debout et le temps de réserver notre hôtel à Kunming, quand le lieu est excellent on le conserve, nous étions partis à la demie en direction du monastère Songzanlin, au Nord de la ville en grimpant tout droit, appelé familièrement «le petit Lhassa».
Le taxi pour faire les 4 kilomètres qui nous mènent au guichet: il faut bien que les 600 moines des lieux vivent, et une navette pour faire les 2 suivants pour nous faire la grimpette complémentaire pour être au pied de la colline monastique.
Le monastère de Songzanlin est l’une des grandes lamaseries de la secte des «Bonnets jaunes» , la plus grande et la plus belle de Chine, non compris bien entendu celles de l’état autonome du Tibet qui, rappelons le, est sous la coupe chinoise depuis 1959. C’est d’ailleurs l’un des deux «Bouddhas vivants» qui la dirigeait avant d’aller rejoindre l’autre, le Dalaï Lama, à Dharamsala en Inde.
Notre beau monastère donc, et le qualificatif n’est pas usurpé, fût construit en 1679 mais passablement ravagé par le talent des gardes rouges durant la révolution culturelle. L’ensemble architectural fût reconstruit par les moines et habitants de Shangri-La, mais il en porte néanmoins quelques traces.
L’approche est saisissante, au centre d’un ensemble de constructions qui n’est autre que les logements des moines, imbriqués les uns aux autres suivant l’allure d’un village traditionnel, se dressent d’une façon étagée des temples sur des terrasses, autour d’un grand escalier qui mène à la grande salle de prière du grand temple.
A l’extérieur, partout des banderoles colorées avec des milliers de petits drapeaux représentant autant de prières, des autels où brûlent de l’encens, un stupa blanc lui-même chamarré de partout, des moulins de prières, quelques moines qui déambulent et pour notre plus grand plaisir, très peu de touristes, il est vrai que nous sommes en demi journée, et que sous un beau ciel bleu d’hiver, «toto la haut cogne de tout ce qu’il peut», et dans cet air raréfié, nous avons l’impression de le ressentir davantage.
A l’intérieur, les moines étaient nombreux à la prière dans chacun des temples, dans la pénombre, au cœur d’une véritable orgie de couleurs. Des fresques colorées de toutes parts, des banderoles larges, étroites, torsadées, qui pendent de partout, impossible de distinguer le détail dans cette inattendue et incroyable profusion. Serait-il convenable de rajouter délirante !
Au hasard des portes ouvertes, on a pu entre-apercevoir quelques logements, parfois des «trous à rat», et pour ce qui me concerne, une vaste cuisine affichant sa «médiévalité», je dis moi car pour des raisons obscures c’est interdit aux femmes.
En redescendant nous n’avons pu qu’apprécier la vue sur les toits, sur le grand lac qui fait face aux temples mais pas au mieux de sa forme en cette saison hivernale, le village des autochtones , et au bout de la route que nous avions prise, dans le lointain, les toits de Shangri-La. Pour dire la vérité Anne s’est traînée, aussi est-elle rentrée par la navette et moi j’ai pris mon courage à deux pieds pour traverser un peu de campagne, avant de nous retrouver à la station et de rentrer en taxi pour rejoindre au plus tôt le confort de notre gîte. Il était 15 heures 30 et nos 5 heures de déambulation nous avaient suffi.
Pour revenir sur ma petite trotte en solitaire du retour, je puis apporter quelques détails des habitations. Il s’agit donc de grosses constructions faites de trois murs sur deux niveaux. A l’avant deux gros piliers, comme des troncs de mélèze qui viennent assurer le soutien de la charpente. En retrait de deux à trois mètres, une énorme façade en bois massif souvent sculptée et décorée, permettant une terrasse en rez-de-chaussée et un balcon sous toiture au premier. Le toit est à deux pentes dans le sens de la façade et en arrière, débordantes sur les quatre côtés. Les entourages de fenêtres sont souvent très colorés avec souvent une petite «casquette» en partie haute.
Le plus surprenant n’est pas que les murs soient en briques de torchis pour les maisons anciennes, mais que la toiture soit assurée par des planches (environ de 15 cm par 75 vu de loin), placées les unes contre les autres, suivant une pose décalée sur deux épaisseurs car agencées par vagues qui se superposent pour assurer la descente des eaux. D’autres planches, plus fines et plus longues sont posées dans le sens de la longueur avec une multitude de pierres pour les tenir. J’ai de grands doutes pour l’efficacité de son étanchéité et comprend mal qu’à travers le temps la lauze ne fût pas inventée dans cette univers de pierres.
Les murs sont très épais avec un fruit important, ce qui donne un aspect trapu à l’ensemble, bien ancré dans le sol, propre à lui faire traverser le temps. Evidement pour le neuf, le parpaing et la tôle ont fait leur apparition. Pour être rentrés dans les commerces en ville, l’intérieur de ces maisons est tout de bois, la disposition des pièces se faisant à partir des nombreux et gros poteaux de bois dressés dans l’alignement de ceux de la façade, chaque poteau reposant sur une grosse pierre taillée, ronde, pour l’isoler du sol.
La beauté d’une architecture épurée et pourtant à la frontière d’un certain «maniérisme», comme les vêtements des femmes qui les habitent, qui des pieds à la tête ne sont que couleurs même en plein labeur rural, avec ou non le bébé dans le dos. L’homme se considérant comme marié ne fait quant à lui aucun effort vestimentaire.
Vu aussi dans la campagne, et au bord de la route, de curieuses constructions faites de grands bois, ressemblant de loin à des araignées car avec une partie horizontale grimpée à un bon mètre 50 environ, et en arrière pour quelques uns, une partie qui se redresse sur 3 mètres. J’ai interprété cela en raison de la présence d’un peu de foin restant comme étant des râteliers pour les animaux. En rentrant à la guesthouse, je suis tombé sur un livre contenant quelques photos qui m’ont prouvé que la fonction était bien celle là. C’est très esthétique quand cela se détache sur le ciel.
Ce soir Anne était encore plus que «vaseuve», ce fût riz pour elle et pour moi aussi, suivant une autre préparation, dans un cadre très chaleureux, Anne au plus près de la cheminée. En y allant, et en revenant la population était à virevolter en grand cercle, toujours sur cette même musique qui n’appartient bien qu’à la région. Maintenant le lit bien douillet va nous faire basculer à demain dans un sommeil réparateur, espérons-le pour Anne, en tout cas la Miss est définitivement fâchée avec le Yak, peut être même avec la cuisine tibétaine qui n’est pas faite pour les «femmelettes» … Il est vrai que nous sommes bien loin de la cuisine «trois étoiles» de l’ami Lameloise !
JEUDI 23 : cette après-midi, c’est relâche dans le patio de notre auberge de jeunesse. C’eût été l’été, nous serions partis vraisemblablement en vadrouille dans la campagne environnante mais c’est l’hiver et hors la ville, c’est morne plaine… Et puis nous avons au moins quatre heures discontinues de marche dans les pattes depuis ce matin et à cette altitude, ça fatigue.
Cette nuit Anne a presque fait le tour de la pendule à une demi-heure près et moi j’ai bien dormi 10 heures, aussi ce matin nous assurions plus que la veille, et après un bon breakfast américain, pas si «fast» que ça, nous avons pris notre temps, aussi ce n’est qu’à 9 heures 30 que nous battions le pavé. Sous un beau soleil, les échoppes s’ouvraient, lentement, pas beaucoup de chats dans les rues, guère que nous à venir de si loin. Depuis que nous sommes là, nous n’avons à coup sûr, pas rencontré la demi-douzaine d’occidentaux.
La vieille ville de Shangri-La est adossée à un tertre sur lequel est juché un temple, rien de bien original, le temple Da Gui Shang, tout joli dans ses peintures et ses dorures, avec une jolie vue dominante sur les toits de la vieille ville et les immeubles de la neuve de toute part. Tout à côté, à quelques marches en contrebas, s’élève un moulin à prières tout aussi doré, mais surtout géant, si grand qu’il paraît même que ce serait le plus grand du monde ! Que de l’avoir vu, ça ne change pas notre vie pour autant, mais si de loin ce n’est pas plus imposant qu’un château d’eau de chez nous, de près c’est étonnant. Pour le faire tourner il faut bien entendu être plusieurs ce que nous n’étions pas, ou plutôt les quelques personnes qui étaient là était occupées à faire et refaire le tour du temple, parfois avec la version portative du moulin à prières, pour… Pourquoi faire au fait ?
Le routard nous dit bien dans son guide que le marché n’est opérationnel que de juin à octobre, mais «chat échaudé craignant l’eau froide», nous prîmes la direction de la ville nouvelle mais effectivement, pour le marché, venir à Shangri-La n’est pas la bonne saison. Cela nous permît cependant de faire un bon tour au milieu d’une ville dont on sent tout de suite qu’elle a dû connaître un formidable essor que depuis une dizaine d’années, et de revenir sur la cité historique suivant un autre chemin, pour découvrir un quartier de maisons pas encore restaurées, donc pas transformées en boutiques ou en restaurants. Pas encore, car certaines sont en travaux et nous comprenons les propriétaires, le tourisme de masse est pour demain ici comme ailleurs.
Vu en passant, une très belle maison transformée en hôtel, ou en musée, en fait c’est un musée-Hôtel où le contraire, original, mais l’ensemble est très beau et la petite collection muséographique sur le passé de la région, des plus intéressantes. Belles collections d’objets et belles photos anciennes, les Chinois n’avaient pas encore investi la région essentiellement marquée par la culture tibétaine.
Au retour dans le centre, la vie avait repris ses droits, la belle population colorée de Shangri-La avait boutiques ouvertes et comme le chaland faisait défaut, chacun et chacune sur «son» trottoir voire dans la rue, s’adonnait à son ouvrage. Ici l’on tricotait, là les machines à laver étaient de sortie et l’on faisait sa lessive, encore plus loin… Il est vrai que les garçons avaient de préférence les mains dans les poches!
Et voici comment nous atteignons 13 heures, le moment de se restaurer mais surtout celui de s’affaler dans un coin de restaurant pour reprendre des forces. Pas rancunier, je parle pour Anne, nous sommes retournés au «Potala Restaurant», celui du premier soir, non pour prendre notre revanche sur la viande de Yak mais pour y manger une pizza, car partout dans le monde, on boit du coca, on déguste des frites françaises et l’on mange de la pizza, c’est peut-être même comme ça qu’a commencé la mondialisation. Surtout pour revoir de jour cette très belle maison, notre œil à furtivement visité tout les coins où il pouvait s’infiltrer, et force est de confirmer notre admiration du premier soir.
Pour l’heure nous faisons donc «salon» en attendant notre bus de nuit, départ à 19 heures pour 12 heures de route annoncées… Nous nous endormirons en songeant à notre chance ne pas être nés sur les trottoirs de Manille où de Shangri-La… 3160 mètres d’altitude aux marches du toit du monde.
Néanmoins, pour les voyageurs que nous sommes, Shangri-La restera un coup de cœur.
