VENDREDI
27 : notre nuit fût des plus réparatrices, et c’est en forme que nous
sommes partis à la conquête de Don Khon ce matin et cette après-midi, de sa petite
jumelle du Nord, Don Diet, avec un peu plus de 40 kilomètres au compteur de notre
«Zong Shen», la motocyclette de
fabrication chinoise que nous avions retenue dès hier au soir.
Les
premiers 100 mètres, Anne accrochée derrière,
furent acrobatiques, les 100 suivants moins périlleux et mes années
«moto» revenant à la surface, la suite ne posa aucun problème. Avis pas
complètement partagé par ma passagère…
Une
journée éreintante heureusement entrecoupée de plusieurs haltes pour reprendre
notre souffle, car ici l’on ne connait pas le bitume, une seule route en
latérite de 2 mètres de large du Nord de Don Diet au Sud de Don Khon, articulée
par le pont qui relie les deux îles, et que des chemins défoncés par les
saisons des pluies successives, mais praticables en cette saison sèche.
Cette
route en latérite relie en fait un quai de débarquement dit des «français» au
Nord à un quai de débarquement dit aussi des «français» au Sud, car à la fin du
XIXème siècle nous les Français nous étions partis à la conquête du de la rive
gauche du Mékong occupée par les Thaïlandais, seulement à hauteur de Don Khon,
le fleuve de part et d’autre des îles n’est que cataractes et rapides. Comme il
fallait passer les baleinières, restait à le faire par «terre» sur une petite
voie ferrée. Une fois la conquête effectuée, nous avions alors utilisé le
Mékong comme axe commercial contrôlé par «les Messageries fluviales», entre le
sud de la Chine et le port de Saïgon en Cochinchine, à destination de l’Europe.
D’où par la suite, le débarquement des marchandises à l’un de ces môles et le
réembarquement à l’autre, dans la descente : les peaux, l’ivoire, l’or, la
cardamone, les bois précieux, et dans l’autre sens : les ustensiles de
ménage, l’outillage et la verroterie. Entre les deux, le petit train jusqu’à ce
que la route coloniale fût construite sur la rive droite entre Saïgon et Luang
Prabang… Le Mékong avec ses caprices fût rendu à la navigation indigène et la petite
voie ferrée, utilisée lors de la dernière guerre par les Japonais, devenue
définitivement obsolète, laissa la place à la route en latérite en question.
L’histoire
de l’Indochine française est une histoire passionnante.
C’est donc,
on l’aura compris, ici au niveau fluvial de l’île de Don Khan que le cours
régulier du Mékong se transforme en «rideaux» de chutes suivis de rapides, nous
offrant des paysages de roches et d’eaux
bouillonnantes très beaux, même si nous sommes bien loin de la
«monstruosité» qui caractérise celles d’Iguazu. Nous les avons admirées des
deux côtés, mais c’est à la hauteur de l’une d’entre elles que nous avons passé
un bon moment à regarder toute une petite population d’îliens pêcher de petits
poissons en quantité avec des nasses de bambous tressés placées comme entonnoir
dans le courant, qu’ils installent avec
toute une architecture de cannes de bambous, arc-boutés entre les rochers. Une
fois pêchés, ces petits poissons sont séchés au soleil sur des rochers plats,
voire ça et là dans la campagne sur des bâches, l’odeur suffit à les repérer.
C’est non
loin de là que nous avons déjeuné, sur une terrasse dominant l’eau, non sans
avoir vu au préalable le Sud de notre île, là où se situe le môle Sud, qui fait
face au fleuve qui réunit « enfin » toutes ses eaux. Une immensité
d’eau verte, le Mékong qui nous était apparu au Cambodge couleur «bleu-ocré» se
révèle bien vert ici, à n’en point douter une question de lumière. A cet
endroit une colonie de dauphins Irrawady y a établi ses quartiers, prétexte à
un tour de bateau pour celui ou celle qui ne les aurait pas encore vu où qui en
redemanderait.
Nous y
avons croisé une famille de Laotiens-Français, mère et père nés au Laos, lui de
parents chinois nés en Chine et les deux grandes filles nées en France, qui
nous ont compté leur saga, entre leur pays d’origine et leur pays d’adoption,
qui illustre bien ce que peut représenter le poids du «sol» pour les Hommes.
Chemin
faisant nous avons découvert des petites grèves rendant la baignade possible,
avec sable d’origine cette fois-ci, mais c’est à la pointe Nord de Don Diet que
nous irons dans l’après-midi faire trempette sur une petite plage plutôt fréquentée…
Du moins moi car Anne au dernier moment a préférée «faire terrasse» devant un
café glacé. Je ne pouvais ne pas me baigner dans le Mékong. Eau délicieusement
fraîche en contraste avec la chaleur écrasante, le tout est de faire
abstraction du fait que le Mékong est un égout sur presque la totalité de ses
4850 kilomètres. Fleuve nourricier qui est en même temps la poubelle de ses
riverains.
C’est à la
pointe Nord de Don Diet qu’est le regroupement «historique» des routards de
tout poil, l’habitat traditionnel y est complètement «mangé» par les bungalows,
certains en état de décrépitude, et
autres cyber-cafés bruyants. Un esprit «petit Katmandou» qui dénature l’endroit…
A fuir.
Retour
dans notre «bled» beaucoup plus serein par les chemins de campagne, la même ruralité
que dans notre île, rizières en attente de saisons des pluies, vaches et
buffles au champs, habitat en tout point similaire à celui rencontré ces
derniers quinze jours, le communisme laotien qui pavoise à la faucille et au
marteau, n’a pas pour autant modifié les habitudes de vie, du moins à quelques encablures
du pays voisin, peut-on dire jusqu’à maintenant. La morphologie et le faciès
des gens sont néanmoins complètement différents. Ici ce sont des Lao Loum,
bouddhistes qui vivent dans les plaines inondées du Mékong pour y cultiver
principalement le riz.
Un dernier
pot une fois repassé le pont pour terminer notre journée, pour contempler le
coucher de soleil sur les cocotiers, voir la population prendre le frais du
soir, les poules et les coqs gambader, les chiens et les chats aussi (c’est en
arrivant au Laos que nous avons revu le chat), les gosses jouer dans la rivière.
Vu aussi que l’on s’y faisait sa toilette, classique aussi dans ces pays, et que l’on n’hésitait pas non plus à s’y
laver les dents…Comme quoi !
Enchantés
mais épuisés, avec les jambes qui nous rentrent dans le corps et la carcasse en
accordéon… La veillée sera probablement écourtée ce soir.
SAMEDI 28 :
la voilà la journée véritablement «à rien faire»… Que de prendre son temps pour
aller au bout de son sommeil et ce sera 8 heures 15; de prendre son petit
déjeuner sous la vaste véranda de notre guesthouse-restaurant, qui donne sur le
fleuve dans ce décor si « tropical » que nous ne l’oublierons pas de
sitôt, au pied du pont qui nous ramène à l’histoire des Français. Un petit
déjeuner «top classe» avec petite omelette pour moi faite par l’un des nombreux
gamins qui composent la vaste famille de notre sympathique et efficace «taulier »,
et qui gravitent de partout. Un petit déjeuner plus français pour Anne avec
baguette, beurre et confiture, depuis que nous avons atterri en ces terres
asiatiques, nous ne mangeons que du bon pain, la trace de notre passage avec «la
vache qui rit».
Un petit
travail sur internet pour réserver notre futur hôtel juste avant midi avant de
nous aller «traîner», déjà sous la
chaleur envahissante, à travers les maisons du village, en ne ratant rien du
détail qui fait que nous sommes ici et pas ailleurs, jusqu’à l’endroit où nous
avions débarqué il y a deux jours, que nous avons revu en repassant avec notre
motocyclette, plutôt deux fois, mais qu’il nous plaisait de découvrir plus
intimement.
Ce n’est
pas que l’on traque plus particulièrement les vestiges de la colonie, si moi
pour me replonger le temps d’une parenthèse dans mes années 50 quelque part
dans une atmosphère heureusement surannée et que les moins de vingt ans ne
soupçonneront même pas, tout est fait pour mourir… Mais côté «intérieur» du chemin
trois vieux bâtiments dont un converti en dispensaire qui vous donnerait
presque que l’envie de mourir que de si faire soigner, facile à dire, et plus
loin deux autres : l’un cours secondaire et l’autre cours primaire,
réduits tous les deux à l’état de ruines mais doublés à l’arrière d’écoles plus
récentes dans un béton utilitaire, l’important est d’apprendre, et pour la
jeunesse de prendre ensuite la longue queue et d’aller faire son existence en
des lieux que l’on voit à la télé.
A l‘endroit
même du petit quai de débarquement, les yeux sur ces eaux du Mékong qui passent
pour se retrouver à se jeter 800 kilomètres plus bas dans la mer de Chine, nous
avons déjeuné de poisson cuit dans une feuille de bananier. Attention
gastronomie : comme une purée ferme d’un poisson très fin mélangé à de
l’oignon émincé et copeaux de légumes variés, un peu d’œuf sûrement et le tout
lié par du lait de coco, épices et faites cuire au four doucement. Un peu de
riz gluant, des légumes sautés, un thé et voilà une petite folie à l’équivalent
de 7 dollar 50 pour deux. Le papier peint «orientaliste» sur les murs n’est pas
fiction mais que la réalité des gens d’ici, le rêve du voyageur certainement
mais la vraie vie est ailleurs, la nôtre du moins.
Evidemment,
si la carte porte à chaque fois une centaine de plats à repérer par un numéro,
pas de surgelés ici, la cuisinière retrousse ses manches et vous êtes partis
pour une bonne demi-heure d’attente, prière d’amener de quoi vous occuper si le
paysage et les gens qui passent ne suffisent pas !
Il faut
être d’ici pour s’y installer. Rencontré hier la fille d’un Laotien Français,
chinois d’origine mais originaire de Don Khon, qui transportait des planches
avec «sa tribu», elle fait fabriquer des bungalows, avec elle un petit gars de
chez nous, espérons leur le bonheur.
A
l’endroit de notre débarquement, juste en face de notre restaurant qui entre
ses quatre planches et panneaux de bambous tressés, n’a probablement jamais
entendu parler des étoiles de monsieur Michelin plus connu en
« Indochine » pour ses plantations d’Hévéas, c’est pour ces messieurs
que nous sommes allés nous faire ridiculiser à Dien Bien Phu, et tués… En face
donc, un joli bâtiment d’un beau jaune ocré, ancien siège des «Messageries
fluviales» aujourd’hui reconverti en hôtel, le plus cher de l’île, à 50 dollars
la chambre, rendez vous compte !
L’établissement
dispose de sa salle à manger sur le fleuve, à l’entrée une décoration de photographies des années de
conquête et de l’exploitation de «la ligne», les femmes en crinoline, les
hommes de blanc revêtu et casque colonial sur la tête, et le «Niakoué» du coin dans
sa tenue de primitif… Tel était l’ordre des choses pour celui qui ne
comprendrait pas que le Laos soit devenu communiste.
La nature
est encore de jungle épaisse et l’éléphant la bête de somme. Une des bêtes de
somme car la France est allé chercher 200 000 Annamites pour réaliser son
rêve de Mékong, à construire la voie du chemin de fer, dont une bonne partie a fertilisé le sol de
Don Khon et de Don Diet… « Allons z ‘enfants de la patrie…ie, le jour
de gloire est arrivé… »… Un coup de gomme et l’on efface tout.
En
attendant, et sans enchaînement, nous avons repris le chemin de notre bungalow
pour arrêter le temps : sieste,
blog et lecture au balcon… Jusqu’au coucher de soleil sur les petites montagnes du
Cambodge de l’autre rive. Trois gros oiseaux volaient en direction de l’Ouest
comme s’ils avaient peur de la nuit qui arrive bien rapidement dans ces
contrées. Au Laos il n’y a pas eu de guerre fratricide à oublier, seulement un
déluge de bombes américaines pendant des années et des années pour faire
comprendre aux Laotiens que le communisme était le diable, ces «cons» n’ont
rien compris, et en plus ils sont gentils et accueillants !
Les Gens
se lèvent tôt donc se couchent tôt… Le dîner sera ici ce soir, notre «rapport d’étape»
prendra d’un clic ou presque, le chemin satellitaire de la communication pour
se retrouver accessible par la famille et les amis qui le voudront bien… Mais
oui, nous vivons une époque formidable. Bon on ne discute pas ainsi de «la
chose» avec les laissés pour compte, révolution en perspective !
Nous avons
tout notre temps, notre bateau est pour demain 11 heures 30, ensuite le bus de
l’autre côté du fleuve.
Cela me rappelle de bon souvenir. Je ne sais pas si vous l'avez vu, mais il y a une locomotive qui est restée en l état dans un coin de l'île.
RépondreSupprimerJe ne sais pas si vous le faites déjà, mais les laotiens adorent voir les photos que l'on peut faire d eux! C est toujours une bonne occasion de partager avec eux.
Ou aller vous ensuite que je vive mon voyage à l'envers au Laos.
Gros bisous
Laetitia
Anne est belle, même de dos. Jolie photo avec le pont en arrière plan. C'est toujours le Panasonic "baroudeur" ?
RépondreSupprimerPascal
je lis, je lis... deux jours de retard, mais j'arrive à rattraper. Comme tout cela, photos et texte, est exotique et fait décidément très envie ! Je me verrais bien là... petite échappée, les pieds dans le sable plutôt que sur le bitume parisien... profitez bien !
RépondreSupprimerque tout cela donne envie de prendre son sac à dos et de partir à la découverte de tous ces pays
RépondreSupprimergros bisous à vous deux
Jessica
10 cm de neige à Saumur. Je pense à ces fous qui sont partis au Laos sans leurs après-skis sous prétexte que "quand on doit monter à 22 dans un minibus il ne faut pas trop de bagages", ça me fait froid dans le dos, et aux pieds. Enfin, bon, j'espère que la neige n'arrivera pas jusqu'à vous. Bises.
RépondreSupprimerPascal
alerte orange sur la Corse. ça se rapproche; faites gaffe !
RépondreSupprimerPascal