vendredi 17 février 2012

DALI



MERCREDI 15 : la gare routière «grandes distances» est impressionnante d’organisation en regard de ce que nous avons rencontré depuis un mois, c’est qu’en Chine l’on ne s’amuse plus. Un grand hall avec un parking à bus sur trois côtés et des portes de contrôle partout. Un parc de véhicule en très bon état, des Mercédès et des Volvos, et des marques chinoises qui aujourd’hui «pondent» du matériel qui, au moins en façade, n’a rien à leur envier. Bizarrement pas de bus coréens… Et nous avons fait le voyage dans un Volvo astiqué comme un sou neuf.
La sortie du Kunming nous a livré la démonstration des ambitions de la ville, des quartiers entiers sont réduits à des tertres impressionnants de gravois, le renouveau s’affichant avec un futurisme sans complexe. De larges artères sont d’ores et déjà en place et les noeuds aériens autoroutiers sont en chantier pour relier toutes ces voies. A comparer notre cher Haussmann faisait dans la dentelle.
Et c’est donc par l’autoroute que nous avons ralliée Xiaguan, encore appelé «nouveau Dali»  en usurpation au nom de la veille ville de Dali, située à 14 kilomètres plus au Nord, véritable pépite touristique. En fait nous avons cheminé dans un large sillon, parfois s’évasant en petit plateaux, dans le massif montagneux, entre la voie ferrée et l’ancienne route tout au long de laquelle s’égrainent de jolis villages et de petites villes. Ce qui est remarquable, c’est l’évolution de l’habitat, souvent «fermier» dont chaque unité est bâti suivant une disposition en carré, à savoir un grand bâtiment d’habitation avec un étage; au fond, de chaque côté un bâtiment agricole de construction identique, sans étage, pour le reste un haut mur de ceinture avec une grande porte parfois ornée d’un portique. Les plus anciens sont en terre, la génération suivante est en brique, peinte en blanc, souvent avec les arêtes en gris ardoise. Les toits en tuiles «canal», les lignes faitières courbes aux extrémités à la manière des pagodes. Sur les murs des façades et des pignons, des cartouches ronds ou rectangulaires dans lesquels s’inscrivent des caractères chinois. Des frises décorées voire de fresques illustrées de paysages. L’Unesco tombe là-dedans et classe toute la région «sans coup férir», sans exclure la moindre parcelle, d’autant que les bas de montagnes sont sculptés de terrasses plantées, comme toutes les zones plates qui forment un damier irrégulier de champs qui alternent différentes cultures allant du vert foncé au jaune «colza»… Un enchantement pour les yeux.
Après la traditionnelle halte sur une aire de parking où nous attendaient de quoi nous vider la vessie et nous remplir l’estomac, nous sommes arrivés en début d’après-midi à Xiaguan , le temps de négocier un mini-van lilliputien comme savent fabriquer les chinois, nous étions à 15 heures à la guesthouse sélectionnée sur le guide, à Dali «old town», qui par bonheur avait une chambre de disponible en train de se faire nettoyer. Une guesthouse installée précisément dans une maison de ville, d’inspiration architecturale de celles décrites.
Pour revenir sur l’arrêt «toilettes», je me dois de signaler qu’un Occidental se heurte en Chine à un petit problème de pudeur à vous «couper la chique». A cet arrêt précis, tout était carrelé, ce qui est déjà un signe de modernisme, et presque propre, ce qui est un signe d’installation qui ne remonte pas à la dernière dynastie, et gratuit, ce qui n’explique pas cela. Pour les «hommes», à la place des urinoirs vous trouvez un caniveau, chacun grimpe sur la marche et tout le monde pisse dans la rigole. Pour la grosse commission c’est pareil, même installation mais il faut être à cheval, un pied de chaque côté et l’on pousse l’un derrière l’autre avec cependant des murets d’un mètre pour éviter que celui de devant ne vous dépose sa marchandise sur les chaussures. La dimension «musicale» n’est pas à déconsidérer, bien que je fus en présence d’instruments à vent uniquement, notre chenapan de Mozart aurait aimé. Pas de paroles, mais des bruits étouffés pour «pousser», plus aigues de soulagement avec au milieu les raclements habituels de gorges. Selon Anne pour les femmes c’est pareil. Avantage, pas de porte qui se coince, ni de verrou qui ne marche pas. Ca c’est la version moderne car nous avons souvent rencontré des toilettes où «la dépose» se faisait côte à côte !
Nous sommes ici en territoire «Bai», un peuple à l’histoire riche et qui a donné durant des siècles du fil à retordre à l’Empire Céleste qui n’a réussi à absorber qu’au XIVème siècle cette région qui après avoir été bouddhiste de la première heure était devenue musulmane. Du reste ce qui parfois n’est pas sans poser quelques problèmes, il y a encore une bonne partie de la population de la région qui se réclame de cette religion… Pourquoi pas, il y a bien des Chinois catholiques et même juifs !
De son histoire Dali a conservé une partie de ses murailles et quatre superbes portes situées aux quatre points cardinaux. A l’intérieur un quadrillage de rues en damier, chacune étant bordée de maisons anciennes, les plus animées de commerces aux façades en bois avec petit étage d’habitation sous les enseignes peintes en lettres d’or, le tout sous toitures de tuiles rondes. Pendouillent de partout des lampions chinois rouges. Une ambiance de kermesse, des milliers de badauds dans les rues, des Chinois essentiellement. Nous avons réussi à traverser la ville de la porte Sud à la porte Nord sans rencontrer le moindre touriste occidental, entre ces deux extrémités : 1 bon kilomètre et demi sans exagérer.
Nous nous posons à Dali deux jours, pour demain nous avons acheté une escapade pour la journée qui consiste à faire le tour de l’immense lac sur la rive duquel nous nous trouvons, et après-demain nous poursuivrons la découverte de Dali, à peine entamée en cette fin d’après-midi.
En attendant «dodo» sous la couette car il ne fait pas très chaud dans notre «piaule», nous venons de nous apercevoir qu’il n’y avait même pas de chauffage, juste une couverture chauffante, alors que nous nous trouvons à 1900 mètres d’altitude et entourés de sommets aux crêtes enneigées de plus de 4000 mètres !

JEUDI 16 : journée jubilatoire autour du lac Er Hai. La trouée entre montagnes, qui nous a permis de cheminer jusqu’ici, s’évase en plaine étroite pour laisser place à un lac d’altitude de 42 kilomètres de long et de 6 de large, qui en aval ira mêler ses eaux avec celles du Mékong. La ville de Xiaguan est à l’extrémité Sud et le Dali «historique», où nous sommes, donc à 14 kilomètres plus haut sur la rive Ouest, large et plantée alors que la rive Est, est en pied de massif sur une bonne partie de sa longueur. Lac très poissonneux avec plus de 40 espèces, «pain béni» pour la population pêcheuse et piscicultrice. Elle y pratique même encore à la traditionnelle pêche au cormoran.
Nous avons fait cette circonvolution dans le sens des aiguilles d’une montre suivant 7 arrêts principaux sans compter les haltes d’opportunité :
*  Visite de Xizhou, un petit village de 10.000 âmes, c’est comme ça en Chine, avec de vieilles maisons «Bai». Des ruelles pavées d’une propreté exemplaire avec des portes qui ouvrent sur des couloirs communs qui desservent des patios autour desquels se répartissent des bâtiments d’habitations, chaque patio abritant une famille toutes générations regroupées, environ 20 personnes en moyenne, au milieu du bazar habituel, des chiens et parfois des chats, nous avons vu de la volaille et des vaches. Sur la place des dizaines de camelots et de gargotes avec tables et gens qui se restaurent le nez dans le bol de riz. Vu de curieux «boulangers» qui fabriquaient à la chaîne de fameux pains fourrés de viande et d’épices, en forme de pizza. Dans les échoppes, tous les petits métiers qui ont disparu de chez nous. Dans les rues, sur les chemins, des charrettes à ânes.
* Visite à Zhoucheng d’une fabrique de batiks (nous avons retrouvé la fabrication des nappes que nous avions achetées à Simataï au pied de la Grande Muraille, il y a quelques années), et visite du marché local aux couleurs de la population «Bai». Sur une place directement sortie d’un film sur la Chine d’autrefois, sous deux gros arbres bicentenaires, des étals d’une rusticité émouvante, de beaux fruits et beaux légumes, de la viande découpée à la demande à croire que les bestioles étaient venues « à pattes» le matin même.
* Visite du petit temple de Jiang Wei, en bout de lac, où de vieilles bigotes locales se dévouaient à un panthéon si nombreux de Dieux et d’Avatars, au milieu desquels un Bouddha surprenant (et vive le syncrétisme avec une pincée de chamanisme), qu’elles ne doivent pas avoir assez de la journée pour en faire le tour. Il fallut faire montre de dévotion en joignant les mains sous peine de les jeter dans la consternation et y aller de notre petit billet.
* Visite du village de pêcheurs de Shuang Lang où nous avons pris un bon thé au bord de l’eau, après avoir avalé le sac repas (le contenu que l’on se rassure) fourni avec l’escapade. Nous étions 5, un jeune Allemand, un jeune chinois  travaillant à la guesthouse pour traduire les propos du chauffeur «Bai», sur la tête duquel on aurait pu mettre des plumes pour le faire tourner un western américain… La démonstration (certes un peu rapide), comme quoi les Indiens d’Amérique viennent de ces peuples minoritaires, mais pas des Hans qui représentent un peu plus de 90% des Chinois.
* Stop photo de la rive à Hai Yin, devant un petit ilot avec un joli temple posé dessus, comme ça au milieu des eaux. La poésie chinoise est aussi riche que la vie du péquin de base est âpre !
*Et pour boucler notre tour, dernier arrêt à l’entrée de Xiaguan, où la population en mal de baignade se retrouve sur de grands promontoires qui avancent sur le lac. Nous y avons trouvé plus de promeneurs que de candidats à la trempette, quelques hommes d’âge mur, bouée autour de la taille. Le Chinois n’est pas un expert en natation, nous nous en étions déjà rendu compte sous d’autres latitudes!
Quelques arrêts d’opportunité en bord de route, disais-je, pour aller à la rencontre des travailleurs et des travailleuses des champs, où nous avons découvert en partie le contenu de toutes ces parcelles cultivées, dans le désordre: pois que l’on peu difficilement qualifier de petits, poireaux, oignons et aulx, plantes à graines comestibles qui n’ont pas de traduction ni en français ni en anglais, du colza (nous avions bien vu). J’ai lu d’autre part, qu’il y aurait aussi du maïs, du coton et du tabac. Bien que nous en ayons une petite idée en ce qui concerne le passé, nous serions curieux de savoir comment l’organisation de l’exploitation de la terre se passe actuellement.
Nous avons vu des arracheurs et arracheuses d’ail se faire mal parler par ce qui semblait être un encadrement droit dans ses bottes, et ces femmes réagir en lui criant après, tout en continuant la besogne. Quand l’homme compte si peu, la femme est vite son égale, comme cette femme sans âge que nous avons vue extraire de la terre du bord du lac pour en remplir un sac énorme et ensuite le transporter dans son dos, charge retenue par une sangle cernant son front, avant de la déposer quelques dizaines de mètres plus loin sur le chantier de construction d’une maison. Nous avions mal pour elle. Vu aussi peu après, suivant un contraste saisissant, tout un rassemblement en «habits du dimanche» qui «banquétait» pour fêter une maison neuve, la cuisine se faisait dans la ruelle d’à côté… Bref, nous avons «vécu» cette après-midi, la Chine rurale que nous n’avions vue que de loin lors de notre premier voyage où nous avions «sauté» de ville en ville, entre Pékin et ShanghaÏ.
Ce soir, nous étions partis pour manger «indien», donc nous avons trouvé un Chinois qui faisait «l’indien»… Nous avions envie de curry et de nam au garlic (souvenir, souvenir…); un peu fort pour Anne, j’ai fini sa cassolette. Pour arroser cela nous avions commandé un rouge sec du Yunnan. Une fois en bouche, l’oenologue de chez nous ce serait aussitôt réinscrit à la prochaine rentrée universitaire pour une formation complémentaire, moi ça m’a rappelé le «noa» de mon arrière grand-père, au premier contact avec les papilles. Au second… Il n’y  pas eu de second. Si la qualité d’un vin est d’être «long en bouche» celui là fût des plus courts. A oublier, la prochaine fois nous tenterons sa version en sucré.
La note totale fût, elle, plutôt salée, 20 euros ici ça commence à être une fortune… Petite pensée pour tous ces gens qui ont trimé toute la journée pour probablement ne pas ramener la moitié!

VENDREDI 17 : moins de monde dans les rues de notre «vieux Dali» dès ce matin, visite même en solitaire, ou presque, de son petit musée. Si les collections sont intéressantes principalement la série de statuettes de la dynastie Ming, en gros du 14 au 17ème siècle, le lieu l’est presque d’avantage puisqu’il s’agit de l’ancienne résidence du Sultan de Dali, composée de beaux bâtiments entre jardins et cours intérieures communiquant par de jolies portes.
Le centre de Dali a bien entendu conservé nombre de ses échoppes d’origine, parfaitement restaurées pour la plupart, mais les rues sont entièrement refaites de belles dalles intégrant par une suite de larges saignées et de petites cascades les petits torrents qui dévalent des montagnes environnantes. Tout cela est complètement beau mais il n’en reste pas moins que c’est du travail à la Violet le Duc qui a fait fi de l’authenticité comme à Carcassonne et à Pierrefonds. Pour retrouver un peu mieux l’atmosphère de la Cité, nous nous sommes donc éloignés des 4 à 5 rues «à touristes», ainsi nous avons passé un bon moment au petit marché local du matin pour y retrouver la population dans sa vie de tous les jours. Déniché l’église catholique au fond d’une ruelle, détonnant mélange de style, construite en 1927, qui connût bien des péripéties comme l’on s’en doute mais depuis 1998 un regain d’activité. Après être ressortis de la ville hier au soir par la porte Ouest, il nous restait à découvrir la porte Est, à l’autre bout de la ville ce qui nous a permis de dénicher de belles et vieilles maisons, aux toits envahis de mousse… Une promenade hors agitation qu’il nous a bien fallu rejoindre pour déjeuner autrement que sur le trottoir où mal installés dans des gargotes éloignées du centre. Et prendre un bon café à une terrasse et voir passer les gens.
S’y faire photographier aussi car au milieu de tous ces chinois c’est nous qui sommes «des bêtes curieuses» ce qui fait tout drôle pour quelqu’un qui ne pense qu’à photographier les autres. Se faire tirer le portrait comme ça, à la sauvette, où être invité à poser au milieu d’autres. Le tourisme étranger est ici vraiment réduit à sa portion congrue si je puis dire.
Cet après-midi, nous nous sommes faits conduire d’un grand coup de taxi, à quelques kilomètres plus au Sud, au départ d’une télécabine qui monte et pénètre cette énorme chaîne de montagnes qui domine le lac vers l’Ouest, les montagnes Cangshan qui culminent avec le pic Malong, à 4122 mètres.
Nous avons été surpris de cette envolée dans les airs, avec une belle vue panoramique sur le lac, à quelques dizaines de mètres de la canopée, que des pins en forêt touffue, de passer les sommets les plus immédiats avant de plonger dans une impressionnante faille pour s’y faire déposer au bout de 2 kilomètres 500 de course. Au fond un filet d’eau qui cascade de rocher en rocher, ce qui doit être impressionnant en période de pluie. De là partent des chemins de randonnées dans de véritables canions de verdure et de pierre, faits en réalité de milliers de marches en granit qui montent et qui descendent pour se faufiler à saute-torrent.
Comme des jeunes nous sommes montés aux premiers belvédères, et comme des vieux nous sommes redescendus par le même chemin, faut dire que pour se lancer à la conquête des crevasses et ravines, sans parler d’escalade, il faut partir dès le matin.
Tout ça nous a fait une journée bien remplie, à 16 heures 30 nous avions rejoint notre guesthouse sans intention d’en bouger, Il y a moyen de s’y sustenter à condition de ne pas vouloir être exigeants et c’est tout à fait ce que nous allons faire dans quelques instants.
Demain notre bus pour Lijiang est à 9 heures, c’est à moins de 200 kilomètres d’ici, au Nord-Ouest, et nous continuerons à grimper puisque nous y serons à 2400 mètres d’altitude.


















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